Biomasse forestières: une dette de carbone remboursable

«La source de biomasse, le type de carburant qu’on va remplacer, le système de conversion qu’on va utiliser, tout ça rentre dans le calcul. On dit que ce n’est pas carboneutre immédiatement. Mais on finit toujours par rembourser notre dette.Ça prend plus de temps selon le modèle de bioénergie ou le système de bioénergie qu’on a sélectionnés» - Évelyne Thiffault

«La source de biomasse, le type de carburant qu’on va remplacer, le système de conversion qu’on va utiliser, tout ça rentre dans le calcul. On dit que ce n’est pas carboneutre immédiatement. Mais on finit toujours par rembourser notre dette.Ça prend plus de temps selon le modèle de bioénergie ou le système de bioénergie qu’on a sélectionnés» - Évelyne Thiffault

Photo: courtoisie AFVSM

23 Mar. 2018

ÉVELYNE THIFFAULT, professeure adjointe au Département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval, croit qu’on devrait cesser de dire – biomasse forestière carboneutre – car ce n’est pas tout à fait vrai. En fait, certains carburants fossiles émettent moins de gaz carbonique (CO2) que la biomasse. Toutefois, les résidus de bois ont d’autres qualités. Qui plus est, des chercheurs travaillent à améliorer la production d’énergie de la biomasse.

Marie-Claude Boileau

Lorsqu’on brûle de la biomasse forestière, qu’elle soit en granules, en copeaux ou liquide,  Évelyne Thiffault explique qu’elle émet du CO2. Même chose pour des panneaux solaires qui lors de la production d’énergie libèrent du CO2 par la cheminée ou le tuyau. Parce qu’elle est moins dense en énergie, la biomasse dégage davantage de gaz carbonique que les carburants fossiles. «Pour produire une unité d’énergie, je vais rejeter plus de CO2 avec la biomasse que le carburant fossile. C’est une question de thermodynamique. On ne peut rien faire sauf peut-être améliorer sa densité notamment en fabriquant des granules torréfiés», précise la chercheuse.

Le mazout possède une haute densité, il est donc le carburant fossile le plus efficace et il produit moins de gaz carbonique. Si l’on a tendance à dire que la biomasse est carboneutre, c’est parce qu’elle est issue d’une source renouvelable, la forêt. Les résidus forestiers proviennent de la végétation qui fait de la photosynthèse et qui a donc capturé du CO2. Or, les arbres ne sont pas remplacés immédiatement. «Que tu brûles de la biomasse ou des carburants fossiles, l’atmosphère ne fait pas de différence dans le CO2. Il n’y a pas de molécules qui sont plus propres que d’autres. C’est pour ça qu’on dit que la biomasse n’est pas nécessairement carboneutre», signale la professeure.

DETTE DE CARBONE

Elle ajoute qu’il faut alors se demander ce que l’atmosphère aurait vu entre la biomasse et le carburant fossile. Dans un scénario où l’on brûle du mazout dans une chaufferie, on émet une quantité de CO2 par unité d’énergie qui est produite. Les résidus de coupe ne sont pas récoltés et restent sur le sol jusqu’à leur décomposition. Dans un scénario où l’on brûle de la biomasse forestière, on va libérer plus de CO2 pour la même quantité d’énergie, mais l’atmosphère ne verra plus de résidus forestiers.

Mme Thiffault explique que lorsqu’on fait tous ces calculs, on s’aperçoit que la biomasse a une dette de carbone. Durant les premières années, il y a plus de CO2 dans l’atmosphère que si l’on utilise du carburant fossile. Toutefois, il y a une forêt qui repousse. Le déficit sera éventuellement remboursé et l’on renversera la tendance. «On aura alors une vraie réduction de gaz à effet de serre. C’est ce type de calcul que des chercheurs comme moi font. On veut développer des modèles qui vont nous permettre de calculer l’effet temporel des émissions dans un scénario de référence par rapport à un scénario de bioénergie », indique-t-elle.

La durée de la dette sera plus ou moins longue en fonction de certains éléments. Par exemple, si l’on utilise des résidus de coupe pour le chauffage communautaire, si l’on prend des arbres entiers ou si l’on remplace le gaz naturel. «La source de biomasse, le type de carburant qu’on va remplacer, le système de conversion qu’on va utiliser, tout ça rentre dans le calcul. On dit que ce n’est pas carboneutre immédiatement. Mais on finit toujours par rembourser notre dette. Ça prend plus de temps selon le modèle de bioénergie ou le système de bioénergie qu’on a sélectionnés», mentionnet- elle.

Évelyne Thiffault mentionne que l’ambition première est de faire de la transition énergétique pour diminuer l’utilisation des carburants fossiles. Elle rappelle que pour lutter contre les changements climatiques, il faut passer par la transition énergétique. La professeure ajoute que tous les organismes internationaux, comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GEIC), la Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) ou l’Agence internationale de l’énergie, reconnaissent que la bioénergie joue un rôle central. «On peut utiliser la bioénergie sous forme gazeuse, solide ou liquide. On peut la transporter quand même assez facilement contrairement aux autres sources d’énergies renouvelables comme le vent ou le soleil. La plupart des technologies de cette production de bioénergie sont déjà matures commercialement. C’est important de s’en souvenir. Après ça, on sait que certains systèmes de bioénergie vont donner des bénéfices à très court terme, c’est le cas pour les résidus de coupe que tu prends pour faire du chauffage communautaire», souligne- t-elle.

RECHERCHES

La chercheuse croit qu’on devrait cesser de dire que la biomasse est carboneutre. «Ça nous rend vulnérables vis-à-vis les groupes environnementaux qui disent qu’il y a du CO2 qui sort à la cheminée. Oui, on le sait. On peut faire mieux que les carburants fossiles. Ce n’est pas de démoniser la biomasse de dire qu’elle n’est pas carboneutre. On sait comment apporter des solutions », soutient-elle.

Mme Thiffault suggère qu’on assume cette dette de carbone, car la situation s’améliorera d’ici 30, 40 ou 50 ans. Plusieurs recherches se déroulent dans les institutions universitaires pour réduire la dette. Par exemple, en améliorant les techniques de récolte de biomasse, on aura un effet positif sur la productivité. Même chose pour les systèmes de conversion de chaleur. «Si l’on parvient à améliorer leur efficacité et leur rendement, si on est capable d’aller chercher toute l’énergie possible pour chaque tonne de biomasse que l’on va brûler, on va raccourcir notre dette de carbone. Ce n’est pas si grave si l’on n’est pas carboneutre, l’important c’est de faire mieux que les carburants fossiles », soutient-elle.