Jocelyn Lessard

Carnet de voyage

25 Oct. 2012

Je suis souvent agacé par l’étalage public des souvenirs de voyage. C’est pourtant ce que je m’apprête à faire. L’histoire des Landes de Gascogne m’a tellement fasciné que j’espère que vous me pardonnerez de vous en parler.

Les Landes de Gascogne

J’ai passé une semaine de vacances dans un gîte au milieu de ce territoire, maintenant forestier, dont l’histoire est captivante. Elle nous touche tout autant par sa dimension sociale que forestière. Il s’agit aujourd’hui de la plus grande forêt plantée d’Europe. Pourtant, il aurait été impossible d’imaginer cela il y a à peine plus d’un siècle. Les Landes se trouvent dans un triangle bordant l’océan Atlantique au sud de Bordeaux. Ce territoire n’a été pendant longtemps qu’un vaste marécage reposant sur un sol sableux très pauvre. On y pratiquait une agriculture de subsistance dans un système agropastoral. Les moutons servaient à fertiliser pour cultiver surtout du seigle et du millet, base de l’alimentation. Les espaces étaient tellement ouverts que les bergers effectuaient leur travail sur des échasses pour voir venir les problèmes et pour se déplacer plus rapidement. Les gens vivaient dans des hameaux où il était très facile de distinguer les classes sociales. Il y avait quelques métiers spécialisés, comme le meunier, mais la population se divisait surtout en trois groupes. Les maîtres étaient en haut de l’échelle, servis par des métayers à qui ils prêtaient des bêtes et des outils. Les métayers versaient aux maîtres une part importante de leur production. En dessous, se trouvaient les brassiers qui n’avaient que leurs bras, n’ayant accès ni aux animaux, ni aux outils. Dès qu’un métayer levait le ton contre son maître, il était menacé d’être remplacé par un brassier. La hiérarchie était donc très stable. Même l’architecture témoignait de l’organisation sociale. Alors que les maisons des maîtres étaient vastes et orientées pour être relativement confortables, celles des brassiers les exposaient aux intempéries pour rappeler à tout le monde sa place dans cette société.

Le gemmage comme accélérateur de changement

Comment ce territoire est-il devenu la plus grande forêt d’Europe ? C’est la résine de pins qui a complètement modifié le paysage et l’organisation sociale. Le gemmage, soit la pratique de récolter la résine des pins prendra rapidement de l’ampleur. La résine distillée servait à la production de nombreux produits, dont particulièrement l’essence de térébenthine. Le gemmage générait beaucoup plus de richesse que le système agropastoral, ce qui a conduit à un boisement rapide. Cependant, les terres n’étant pas véritablement propices, il faudra d’abord les drainer. Cela coûte très cher et les communes, propriétaires des terrains, n’ont pas les moyens de l’assumer. Pour financer l’opération, elles vendent des terres à ceux qui ont les moyens de les acheter. Les maîtres ont donc prolongé leurs privilèges. La récolte de la résine a ensuite été progressivement abandonnée, d’autres pays la produisant pour moins cher que les Landais. L’industrie forestière, sciage et pâtes à papier, a pris le relais en profitant de ce gisement de bois qui couvre maintenant près d’un million d’hectares. Une industrie de construction en bois rond émerge aussi. Cet héritage forestier comporte tout de même une certaine vulnérabilité liée à la monoculture du pin maritime. En janvier 2009, la tempête Klaus a ravagé plus du quart de la forêt y laissant des blessures encore bien visibles. La récolte accélérée d’énormes quantités de bois a fait chuter sa valeur, passant pour les propriétaires de vingt à deux euros le m3. On trouve aussi encore de nombreux empilements, dont un tas de 500 000 m3 arrosé en permanence juste au bord de l’autoroute.

Je retiens

L’Homme a le pouvoir de modifier la nature et la culture d’un territoire. La forêt constitue une source de richesse extraordinaire, même si on l’utilise d’une manière complètement différente que ce qui justifiait son aménagement initial. La monoculture procure des avantages, mais elle comporte aussi des risques. La nature humaine teinte aussi fortement cette histoire. Héritée du règne animal, la loi du plus fort trouve toutes sortes de moyens pour s’exprimer. Heureusement, le Sommet international des coopératives permettra de le démontrer, la coopération mise sur des valeurs plus collectives et sur le plaisir de réaliser des choses ensemble et d’en partager équitablement les résultats.