Claude Dupuis

Le destructeur marché libre des travaux sylvicoles

28 Nov. 2013

J’essaie généralement d’être positif dans ces pages. Le secteur est éprouvé depuis longtemps et vous n’avez pas besoin d’un oiseau de malheur pour vous démoraliser. Cependant, face aux terribles effets du libre marché, je n’en peux plus !

On le voyait venir

Cela fait des années qu’on travaille avec le MRN pour prévenir les effets du libre marché. On se souvient avec crainte de l’époque révolue des appels d’offres de Rexfor, mais comment éviter le libre marché quand le donneur de contrats est le gouvernement pour des travaux en forêt publique? Particulièrement en cette période de suspicion et de Commission Charbonneau ? Certains prétendent que ce libre marché est équitable parce qu’il est aussi imposé aux industriels qui achètent du bois. Il existe pourtant une très grande différence entre les deux marchés. Elle se situe sur la capacité de valoriser le gain. Pas facile quand tout ce que nous gagnons ce sont des dépenses, dont surtout des salaires. Nous avons bien tenté d’amoindrir le choc du libre marché en introduisant le programme de gestion des entreprises sylvicoles (PGES) pour éliminer les pratiques déloyales comme le travail au noir et le non-respect des règles de SST. Nous avons aussi réussi à introduire le système mixte d’octroi de contrats, une forte proportion des travaux étant confiée selon des ententes de réalisation à long terme. Les représentants du MRN ne nous croyaient pas quand nous disions que ce ne serait pas suffisant. Ils prétendaient que la pénurie de maind’oeuvre suffirait à maintenir les conditions de travail.

Les planètes mal alignées

Le libre marché a été introduit dans de mauvaises conditions. Les entreprises ont obtenu ce printemps seulement 75 % de leur budget historique. La réforme de l’assurance-emploi accentuait en même temps la pression pour prolonger les saisons de travail. Le budget de 25% de l’historique qui devait être octroyé sur le libre marché a disparu. C’est plutôt moins de 10% qui ont été offerts. La difficile transition entre les deux régimes s’est aussi traduite par beaucoup de retard dans la planification des travaux. La résultante est catastrophique. Selon certains travailleurs qui se cherchaient un autre employeur, des entrepreneurs auraient même profité de la diminution des budgets pour réduire les conditions de travail pour leurs contrats garantis. Des entreprises et des travailleurs affamés pour se partager un petit budget ont fait en sorte que les prix se sont effondrés, moins 19% pour le reboisement et moins 30% pour le débroussaillage. Seulement la préparation de terrain, avec une baisse de 8%, aurait diminué moins rapidement. Avec ces signaux de marché, la tendance est d’ailleurs à la baisse. Dans ma région, aucun gagnant ne provenait du territoire. On a aussi vu apparaître de nouvelles entreprises très mal organisées. Faisons-nous vraiment de l’aménagement forestier durable ? Certaines coopératives ont obtenu des contrats en diminuant beaucoup de les prix. Plusieurs l’on fait en protégeant les salaires de leurs membres et en acceptant de ne pas couvrir leurs frais d’administration. Est-ce une solution durable ? Que va-t-il se passer quand l’exercice de transposition des prix s’enclenchera ? Ce sont bien sûr les conditions de travail qui vont s’effondrer pour des ouvriers qui sont déjà payés à forfait dans des conditions toujours difficiles. Peut-on presser encore un peu plus ces personnes ? Allons-nous détruire toutes les entreprises de moyenne taille qui ne pourront pas s’adapter à ces conditions ? Assisterons-nous à un transfert d’emplois vers les gens de l’immigration qui accepteront, peut-être provisoirement, les nouvelles règles du jeu ?

S’asseoir pour trouver des solutions

Heureusement, le MRN n’a pas eu le réflexe de se réjouir en claironnant qu’avant il payait trop cher pour les travaux. Au contraire, il partage les inquiétudes des associations en constatant l’effet du libre marché. Malgré cette triste situation, je veux que les ouvriers sylvicoles comprennent qu’ils ont toujours une grande valeur et que nous avons besoin de leur compétence et de leur engagement pour continuer à mettre en valeur nos forêts. Comme nous l’avons toujours fait, nous trouverons des solutions qui feront en sorte que vous obtiendrez le respect que vous méritez. Cela s’applique aussi aux entreprises dont l’expertise est très précieuse. Je vous concède cependant que cela commence à urger !