Guy Lavoie

Km 54, en montant, pick-up

16 Oct. 2012

On roule à 90 km/h sur un chemin forestier. Mon voisin et conducteur prend le CB et annonce :

– Km 56, en montant, pickup.

– Comment tu fais Pascal pour savoir qu’il faut dire «en montant»?

– Il faut regarder les bornes kilométriques sur le bord du chemin.

J’ai fait un gros voyage dernièrement. Pas tant en distance qu’en dépaysement. Pas en distance, parce que je suis allé à Parent. Pour ceux qui ne connaissent pas Parent, c’est dans le coin de La Tuque. Au nord-ouest à un peu plus de 200 km. Google Maps prévoit 6 heures pour couvrir la distance entre les deux villes mais en réalité, on roule plus vite que ce que Google prévoit et ça prend environ deux heures et demie.

On entend sur le CB :

– Km 60, chargé.

– Pascal, pourquoi il ne dit pas «en montant» ou «en descendant»?

– Parce que quand le camion est chargé, il descend vers La Tuque. On sait donc qu’il descend. Pas besoin de le dire.

Pascal, c’est PASCAL OUELLETTE de la Fédération québécoise des coopératives forestières. C’est avec lui que je me suis rendu sur des sites d’opération forestière de la Coopérative Forestière des Hautes-Laurentides.

Avant d’aller plus loin, je veux me défendre un peu. Je travaille et habite à Québec depuis toujours. J’ai fait du camping, de la raquette dans des parcs de la SEPAQ, du canot-camping, du camping sauvage et quand même pas mal d’activités de plein-air. J’ai même travaillé en plein milieu du Parc national des Glaciers, entre Banff et Jasper, au Columbia Icefield. Pas de chasse ou de pêche par contre. Urbain mais pas un nul en forêt. J’ai aussi fait des sorties en forêt avec MARTIN RIOPEL de RESAM et rencontré des travailleurs de groupements forestiers qui oeuvrent principalement en forêt privée.

Je reviens à mon dépaysant voyage. Je considère être un utilisateur moyen de la forêt. Mais mon périple à Parent m’a renversé. J’ai découvert un univers qui m’était totalement inconnu. J’ai déjà roulé sur des chemins forestiers. Un peu comme la plupart des gens. Mais je n’avais jamais roulé sur ces routes à près de 100 km/h. Avouez, c’est rapide. Mais surtout, il faut s’annoncer «parce que les camions ont priorité » m’explique Pascal. «À la vitesse qu’ils roulent et au poids qu’ils ont, il ne freinent pas sur un 10 cents!» Donc, si j’ai bien compris, faut VRAIMENT s’annoncer. C’est un chemin forestier occupé, il est relativement large, mais les véhicules roulent plus au centre qu’à droite, plus spécifiquement les camions chargés. Ça s’appelle «tasse-toi pick-up». Et le chemin sur lequel on roule est particulièrement large parce que des camions hors normes (planétaires) l’utilisent. Qu’est-ce qu’un planétaire? Tout simplement un plus gros camion (14 pieds de largeur comparativement à 8 pieds pour un camion standard) qui n’est pas autorisé sur les routes «normales». Ce matin-là, on est chanceux. C’est humide et il est tôt. Pascal : «On voit pas mal moins loin devant plus tard dans une journée ensoleillée à cause de la poussière soulevée par les véhicules plus nombreux.»

J’entends certains –probablement pêcheurs et chasseurs- se dirent qu’il n’y a rien de spectaculaire dans ces conventions pour chemins forestiers. Les paradis de chasse et de pêche du Québec sont souvent accessibles par ces routes. J’en conviens. Mais si on ajoute que, sorti de nul part, un sympathique casse-croûte apparaît aux abords d’un chemin forestier dont le plus proche village, accessible uniquement par ces chemins de gravelle, est à plus de 100 km? Convenez que c’est possible d’être étonné. Étonné aussi par la signalisation «maison». C’est souvent grâce aux habitués de ces routes qu’il y a signalisation. Une belle planche avec «Parent 120 km» peint à la main nous rassure et nous assure qu’on se dirige dans le bon sens. Quand il y en a! Pas d’éclairage et pas de station d’essence non plus (même si certaines pourvoiries offrent le service, mais encore là, faut le savoir!). Lorsqu’on habite à un endroit comme Parent et qu’on doit sortir pour toutes sortes de raisons, ça prend un pick-up, un CB et assez d’essence pour se rendre jusqu’à la prochaine municipalité, sinon ça peut facilement se compliquer. Des considérations totalement absentes de mon esprit quand je vais de Québec vers Rimouski. Mais pour les nombreuses personnes qui vivent dans ces coins de pays, rien de plus normal. Remarquez que ceux qui sont habitués à ces chemins vont me dire qu’ils ne peuvent pas comprendre comment les citadins font pour passer des heures dans le trafic. J’imagine que c’est une question d’habitude et de perception. Tout comme pour l’heure de réveil et du déjeuner des travailleurs forestiers. Mon collègue de la FQCF, le contremaître de la coop et moi-même avons pris notre déjeuner au camp forestier près de la pourvoirie du Fer-à-Cheval. À 5 h, presque seuls.

– Dommage, on a manqué les gars, m’a dit Pascal.

– Sont-où à 5 h du matin, il fait noir comme la nuit?» demandé-je.

– Partis travailler… ils ont de la route à faire et quand ils vont être prêts à commencer, le soleil va se lever.

PARTIR pour le boulot à tous les matins vers 5 h pour s’enfoncer encore davantage dans la forêt et commencer le travail vers 6 h, beau temps mauvais temps, c’est admirable et peu conventionnel.

Les 2 X 4 à la quincaillerie ne poussent pas dans les cours à bois. Il y a beaucoup de travail à faire et du chemin à parcourir pour que cette ressource renouvelable et noble aboutisse sur nos planchers et patios. Je croise régulièrement des camions chargés de ces 2 X 4 sur les autoroutes autour de Québec. De par mon travail au journal Le Monde Forestier, j’avais toujours un sourire en voyant ce bois en livraison. Je vous assure maintenant que je vais avoir un plus grand sourire en pensant à la route qu’il a fait sur les chemins forestiers, ponctués de «Km 175, allège». Je vais aussi avoir une pensée pour les travailleurs qui récoltent et aménagent nos belles forêts. Je suis certain que la plupart des Québécois ont comme moi une idée du chemin que le bois fait avant d’aboutir dans nos maisons. Mais passer par ce chemin et côtoyer les travailleurs permet de l’apprécier. Merci de m’avoir fait vivre votre quotidien et… à bientôt!