Alain Demers

La vérité sur les cycles du petit gibier

13 Nov. 2012

Beaucoup de chasseurs de petit gibier croient dur comme fer que l’abondance de la perdrix et surtout du lièvre est basée sur un cycle de sept ans. Pour ma part, je n’en crois rien. Ça ne correspond pas du tout à ce que j’ai observé dans différents coins du Québec. Même les résultats de chasse dans les réserves fauniques du Québec contredisent la supposée existence d’un cycle. À mon humble avis, il s’agit beaucoup plus d’une croyance populaire ou au mieux, d’une théorie valable dans des forêts boréales peu ou pas fréquentées par l’Homme. Mais dans les boisés fréquentés par les chasseurs, il y a trop de facteurs pour qu’un cycle régulier (de la rareté à l’abondance et vice-versa) se manifeste: le type de forêt, la pression de chasse ou encore la présence de prédateurs comme le renard, laquelle peut varier s’il y a du trappage ou pas. Ajoutons à cela que dans les forêts mixtes, comme elles sont situées plus au «sud», la présence occasionnelle de verglas cause la mort de nombreuses gélinottes car elles sont alors incapables de se nourrir.

Réserves fauniques

Alors que j’étais collaborateur au magazine Sentier Chasse-Pêche, il y a plus d’une dizaine d’années de cela, j’ai compilé les statistiques sur les résultats de chasse à la perdrix dans les réserves fauniques durant une période de quatre ans et plus. Or, rien n’indiquait de hausse ou de baisse régulière laissant croire à un cycle. J’avais même été particulièrement frappé par la régularité de certains résultats. Plusieurs années de suite, dans la réserve Mastigouche, environ 5000 chasseurs à la journée avaient tué 5000 perdrix, soit une perdrix par jour par chasseur. Ces résultats plutôt ordinaires mais stables contrastaient vivement avec les résultats élevés de la réserve Ashuapmushuan, près de Saint-Félicien au lac Saint-Jean, où les chasseurs ressortaient de leur journée dans le bois avec trois perdrix en moyenne. Il faut dire qu’il y a beaucoup moins de chasseurs dans cette réserve-là, les gens de la région ayant accès à plus de territoire libre. Moins de chasseurs veut dire plus de perdrix par tête de pipe. Mais pour avoir chassé dans les deux territoires, j’ajouterais que la grande différence, c’est la qualité de l’habitat. Dans la réserve Ashuapmushuan, plusieurs coupes de bois effectuées au fil des années ont permis à la forêt de se régénérer, de sorte que les gélinottes en particulier y trouvent un habitat idéal: des arbustes servant de cachette pour l’élevage des poussins ou encore des conifères aux branches basses servant d’abris en hiver. S’il n’y a plus de coupes de bois favorables à la gélinotte et que la forêt devient plus mature avec le temps, il y en a aura sans doute moins pour la prochaine génération de chasseurs. Mais on ne peut pas parler ici d’un cycle.

 

Boisés du sud

Pendant 15 ans, j’ai chassé intensément les mêmes boisés dans un secteur agricole, pas bien loin de Drummondville. Mes observations tendent à démontrer que le cycle chez le petit gibier ne se produit pas, dès qu’il y a une récolte soutenue. Sur l’ensemble des petits boisés d’un rang en particulier, j’ai estimé qu’il y avait une trentaine de gélinottes huppées et une cinquantaine de lièvres. J’en suis venu à cette évaluation en me basant sur des moyennes. Exemple: un territoire favorable peut abriter 25 gélinottes/km². Et j’ai fait des tests. S’il y a une dizaine de gélinottes dans un même boisé, on ne peut se permettre d’en prendre plus de deux ou trois sans hypothéquer les autres saisons. À plus de la moitié, il suffit d’un hiver avec du verglas ou d’un renard qui passe dans le coin, et il risque de ne plus avoir âme qui vive la saison suivante. Dans un milieu restreint ne bénéficiant pas d’un effet de débordement- c’est souvent le cas des boisés en milieu agricole-, il faut plusieurs années avant que les gélinottes reviennent. Quant au lièvre, comme il se trouve en plus grande concentration et qu’il est plus prolifique, la récolte peut être nettement plus élevée. Pour ma part, j’ai prélevé au moins six lièvres dans un seul petit boisé plusieurs années d’affilée et chaque saison, il y en avait autant. La population a été stable pendant plusieurs saisons de chasse. Avec le temps, la forêt a vieilli et il y a moins de couvert au sol. Certains de mes meilleurs boisés de l’époque ne produisent presque plus.

Forêt morcelée

Poussons notre réflexion un peu plus loin avec les expériences que j’ai vécues en compagnie de mon ami Charles Boulanger, ayant une formation de technicien en aménagement cynégétique et halieutique. Au cours des 20 dernières années, nous avons chassé sur ses terres, dans une forêt morcelée de Saint-Michel-des-Saints. Dans son camp, au bord du poêle à bois, je lui ai demandé ce qu’il a appris de son territoire. « À partir du moment où le milieu est favorable, il y a beaucoup de lièvres, estime Charles. Dès le départ, mon territoire était un boisé en régénération, entouré d’une forêt plus âgée. « Les lièvres avaient donc tendance à se concentrer dans le secteur le plus propice mais je demeure persuadé que plusieurs individus se sont déplacés des forêts environnantes pour venir se reproduire ou pour s’installer.» En d’autres mots, le petit gibier tend naturellement à se tenir là où les conditions lui conviennent. Comme plusieurs lièvres des alentours se sont joints au territoire principal, la population devient plus dense et le potentiel de chasse est alors plus élevé. Et les prédateurs? «J’ai tendance à croire qu’en récoltant de bonnes quantités de lièvres sur le territoire chaque automne, on empêche les prédateurs de se concentrer en grand nombre, poursuit Charles. Et l’automne suivant, les boisés environnants aidant, il y a encore pas mal de lièvres sur le territoire principal». D’une saison à l’autre, j’ai par contre remarqué que certaines années étaient meilleures que d’autres. Là comme ailleurs, je n’ai pas observé de cycles mais plutôt des hauts et des bas selon les années.