Vincent Gerardin

La vision des industriels forestiers sur l’aménagement du territoire est-elle moins monolithique qu’il n’y paraît ?

22 avr. 2012

J’ai récemment participé à un colloque de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec (OIFQ) portant sur le Plan Nord à l’ombre du couvert forestier. L’OIFQ avait invité quelques personnes à présenter des points de vue diversifiés, dont celui, officiel, du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), porteur du Plan Nord, et ceux d’autres ministères impliqués dans la mise en œuvre de ce Plan, comme le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP), qui porte la responsabilité des aires protégées, et du fameux 50 %. D’autres exposés ont présenté le point de vue des pouvoirs régionaux que sont les Conférences régionales des élus (CRÉ), des droits et du droit autochtones – bonne présentation pour qui souhaite mieux comprendre le sujet –, et enfin, un certain regard de l’industrie du bois nous a été proposé. Je suggère d’aller voir l’analyse de ce colloque qu’en a faite Éric Alvarez sur son blogue « La forêt à cœur ».

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce qui fut pour moi une heureuse découverte, c’est cette conférence donnée par M. Frédéric Verreault, directeur des affaires corporatives et des communications de Chantiers Chibougamau Ltée, intitulée « Valorisation de la forêt boréale et Plan Nord: un rendez-vous qu’il ne faut pas manquer », que vous pouvez télécharger à partir du site de l’OIFQ.

Une conférence vivante, claire et franche, donc presque surprenante de la part d’un représentant de l’industrie forestière, qui n’avait pas la langue dans sa poche, ni la langue de bois qu’utilisent trop souvent les grands industriels lorsqu’ils se prononcent en public.

Que nous a dit Frédéric Verreault pour tant me surprendre ?

Essentiellement un discours valorisant l’ancrage d’une industrie dans son milieu – ancrage qui pourrait être menacé par la concurrence de l’industrie minière, non durable, qui vient piger, par ses salaires attrayants, dans la main-d’œuvre forestière. Il oppose ainsi aux mines le bois, ressource renouvelable et donc base plus durable d’une occupation du territoire et d’une économie régionale.

Loin de moi l’idée de faire l’éloge de l’industrie forestière en général, dont on sait comment elle a mis en coupe réglée, dans tous les sens de l’expression, la forêt publique, au bénéfice premier d’intérêts étrangers. Mais, ici, j’ai compris que l’entreprise de M. Verreault, tout comme celle de Boisaco à Sacré-Cœur, où encore celle de Billots Sélect Mégantic, et d’autres certainement, réfléchissait avec intelligence à son appartenance au territoire et à ses habitants, à la nécessité d’y maintenir un lien durable, et en conséquence au besoin de s’ouvrir à des secteurs industriels nouveaux, depuis si longtemps négligés par les fabricants de papier et autres produits dits de commodité.

Voilà d’ailleurs comment s’exprimait sur le sujet Billots Sélects dans son Mémoire présenté à la Commission d’étude sur la gestion des forêts publiques du Québec, 2004 : « … ces petites entreprises locales ont à cœur la pérennité de la ressource forestière due à leur appartenance régionale et à leur éthique inter-générationnelle typique des gens des régions. Ces compagnies forestières locales considèrent ainsi l’accès à la ressource forestière du domaine public comme un actif à part entière de l’entreprise et qu’il est primordial de bien aménager ces forêts afin de faire fructifier ce bien collectif. »

Bien que l’expression « actif à part entière de l’entreprise » ne doive pas être prise à la lettre en parlant de la forêt publique, c’est cette philosophie du lien entre industries et communautés locales ou régionales qui donne un caractère social authentique à certaines industries, lien que ne possèdent pas les multinationales des pâtes et papiers dont les règles de « rationalisation » sont commandées par les grands centres boursiers mondiaux, et non par une vision de développement régional.

Le conférencier m’a aussi surpris lorsqu’il a dit que la forêt boréale publique appartient tout autant aux urbains de Montréal ou de Québec qu’aux ruraux. Vous me direz que c’est une vérité de La Palice. Pourtant, on était loin des discours souvent méprisants de monde de l’industrie forestière voulant que les urbains n’aient pas voix au chapitre sur le devenir de la forêt, sous prétexte qu’ils ne la connaissent pas et qu’ils ne l’habitent pas. C’est la première fois que j’entends ces choses dites aussi clairement, et sans détour. Tout pour ouvrir un dialogue véritable entre tous les tenants d’un aménagement forestier durable, y compris ceux qui ne voient dans la forêt que Nature à protéger. En espérant que les Premières nations se sentent, et soient interpelées.

En résumé, l’exposé de Frédéric Verreault plaide pour une « Contribution responsable et constructive aux enjeux » plutôt qu’un « débat
simpliste sur la vocation du territoire (gens du sud, emplois, etc.)
 » En ajoutant que « Si nous ne voulons pas manquer le rendez-vous, nous avons le devoir de mettre de côté la liste d’épicerie historique et de nous projeter dans le temps pour une véritable stratégie qui valorise les éléments nordiques de la forêt québécoise », il lance le débat sur une base tout autre que celle à laquelle l’histoire forestière nous a habitués.

Si la réputation de l’industrie forestière est si mauvaise, même dans les régions forestières, c’est parce que la piètre qualité de ses aménagements et la mauvaise foi dont elle fait généralement preuve ont bloqué toute réflexion partagée sur la place de l’aménagement forestier dans notre culture et notre économie.

Des propos comme celui de Chantiers Chibougamau sont rassembleurs, en ce qu’ils permettent d’envisager, non pas la fin des oppositions, mais la fin des dialogues de sourds, et peut-être l’émergence d’une pensée nouvelle vers un développement régional basé sur les ressources humaines et naturelles régionales… Bien que cette position n’ait été que le fait d’une présentation plutôt décontractée, presque informelle, et qu’elle requerrait donc une certaine formalisation – Frédéric Verreault est très souvent sorti de son montage PowerPoint –, ne pourrait-elle pas être l’étincelle qui allumerait la volonté d’autres industries du même type à se manifester ?

Le Monde forestier pourrait-il être l’instigateur de cette urgente réflexion sur une économie forestière régionale basée sur l’innovation, la créativité et la conservation – dans son acception large : oui des aires protégées, mais non à des pourcentages délirants ?

Jusqu’à maintenant, ces petites et moyennes entreprises me semblent noyées dans le bruit médiatique des multinationales et de leurs représentants locaux – peut-être sont-elles mieux relayées dans leur région. N’y aurait-il pas intérêt à ce que ces industries, à dimension humaine, et ancrage québécois, se fédèrent ailleurs qu’au Conseil de l’industrie forestière du Québec, où les multinationales dominent les discours et les lobbies, et monopolisent l’expression des problèmes forestiers ?