Daniel Bélanger

Légendes urbaines forestières

10 Juin. 2013

Une légende est une représentation simplifiée de faits, accréditée dans l’opinion, mais déformée, et amplifiée par l’imagination ou la partialité.

Et l’opinion, par simplicité d’apparence, ne prends en compte qu’une étape du raisonnement, la plus immédiate, celle qui tombe sous le sens.

La foresterie québécoise comporte son lot de légendes qui m’indignent parce que, le plus souvent, elles sont contredites par des faits. Faute de formation et d’information appropriées, presque tous les concepts ne sont pas compris par la très grande majorité de la population.

L’ignorance de l’opinion manipulée, notamment dans ce domaine, par certains groupes de pression est abyssale. L’opinion est le résultat d’un rapport de force où plusieurs acteurs sont absents. La presse s’emballe d’opinions, de rumeurs, d’images et de croyances qui perdurent et la réalité s’estompe devant la réalité médiatique.

Voici cinq légendes urbaines forestières pour les forêts privées du Bas-Saint-Laurent.

1- Nous coupons trop de bois.

Les faits : le volume total de bois sur pied en forêt privée au Bas-Saint-Laurent est passé de 58 millions de mètres cubes en 1974 (avant les énormes pertes dues à l’épidémie de tordeuse) à 83 millions en 2007. Ce volume est actuellement encore en forte croissance, et ce, pour toutes les essences. Ces 5 dernières années, il ne s’est récolté que 42 % de la possibilité forestière.

En réalité, on peut raisonnablement démontrer que nous devrions couper plus de bois, de la bonne façon s’entend, pour des raisons écologiques, économiques et sociales. Selon l’ONU, outre le reboisement, l’aménagement forestier est le meilleur moyen de lutte actuel pour contrer le réchauffement climatique. Mais parce qu’il s’est fait des erreurs ailleurs et par le passé, on généralise. L’intolérance écologique se construit à partir de généralisation et de changement d’ordre de grandeur dans le raisonnement.

2- Les coupes totales sont des catastrophes.

Les faits : 64 % des activités de récolte ici ne sont pas des coupes totales mais en réalité des coupes partielles, c’est-à-dire du jardinage où l’on cueille les arbres morts, mourants et de moindre vigueur. Annuellement, les coupes totales ont lieu sur 0.3% du territoire privé Baslaurentien. Par contre, quiconque connaît bien nos écosystèmes forestiers sait que parfois, pour certains types de forêts, la coupe totale doit être le bon traitement, quand le peuplement dépasse sa maturité et commence à dépérir. En s’assurant de remettre en production le site, il n’y a pas de déforestation : la superficie forestière privée au Bas-Saint-Laurent a augmenté de 7 % (55 000 hectares) dans les 30 dernières années. Bien sûr que l’apparence d’une coupe totale est un désastre pour le néophyte, lequel est toujours étonné et rassuré par la repousse après quelques années. La nature (incendies, épidémies sévères, chablis total) agit aussi d’une façon comparable aux coupes totales.

Donc, la coupe totale est aussi un bon traitement lorsqu’elle est bien faite, au bon endroit et au bon moment.

3-Les multifonctionnelles sont des catastrophes.

La qualité d’exécution dépend du type de machine utilisée et surtout de l’opérateur. La multi a effectivement la capacité d’être une catastrophe, mais aussi de faire mieux que des travaux manuels par sa grande portée. Un propriétaire sceptique, visitant des travaux d’éclaircie mécanisée dans une plantation résumait sa pensée : «Y’a pas un homme qui réussirait à mieux faire.» En réalité, certains traitements et peuplements se traitent mieux manuellement et d’autres mécaniquement. Sans oublier la réalité du manque d’abatteurs, la multifonctionnelle est un outil efficace, lorsque bien encadré, qui contribuera de plus en plus à notre économie régionale.

4-Les nouveaux propriétaires n’aménagent pas leurs boisés.

Nouvelle marotte des bureaucrates logiques. Avec l’augmentation de la valeur d’achat des lots boisés, les nouveaux propriétaires sont plus riches, plus urbains, et n’ont pas besoin d’aménager leur lot, acquis pour la spéculation, la récréation ou la chasse.

En réalité, il est vrai que ces gens n’ont pas initialement la culture forestière des agriculteurs ou cols bleus, ni les mêmes besoins de revenus d’appoint. Ils ne font pas immédiatement les premières démarches. Cependant, ils comprennent ensuite rapidement avec explications, que l’aménagement forestier rejoint positivement leurs objectifs faunique, récréatif, spéculatif et financier. Ils deviennent les plus volontaires à aménager. De plus, ce sont les plus ouverts à créer de l’emploi en faisant faire leurs travaux, et en respectant toutes les normes environnementales. En réalité, on voit plutôt des propriétaires de longue date, qui font parfois un peu de bois de chauffage, qui ont peur et sont inactifs longtemps.

5-L’aménagement forestier est incompatible avec les aires protégées.

L’aménagement forestier est l’art de faire les bons choix pour atteindre certains objectifs. Puisque les aires protégées visent à assurer la protection et le maintien de la biodiversité, l’aménagement forestier peut permettre d’atteindre les mêmes buts. Plusieurs études font état de l’apport positif de l’aménagement forestier sur la biodiversité. La biodiversité peut diminuer rapidement en raison des cinq facteurs majeurs suivants: les changements dans l’affectation des sols (ex. vers l’agriculture), le changement climatique, les espèces envahissantes, la surexploitation et la pollution.

L’aménagement forestier actuel n’est pas responsable de ces causes. Au contraire, plusieurs études concernant l’effet des aménagements forestiers sur la biodiversité montrent que l’aménagement forestier à l’échelle du peuplement exerce souvent des effets positifs sur la biodiversité et sa mauvaise réputation (quant aux aires dites protégées) n’est pas justifiée à la lumière des études examinées.

Dans notre région, la restauration de la composition originelle (pin blanc, thuya, épinette rouge, feuillus nobles, etc.) ou encore des éclaircies permettant l’établissement et le développement d’une strate arbustive en sous-étage qui, elle, offre une diversité d’habitats fauniques, nécessitent des travaux d’aménagement. Dans certains cas, la succession naturelle elle-même peut éliminer les habitats spécifiques pour une espèce. Il sera alors nécessaire d’intervenir activement. L’aménagement forestier peut servir au maintien de la biodiversité s’il agit à l’échelle du paysage en créant un agencement diversifié d’unités sylvicoles et de classes d’âge.

L’aménagement écosystémique repose sur la prémisse que la diversité biologique d’une région est plus à même de se perpétuer si l’on maintient et restaure ses principales caractéristiques à l’intérieur de ses limites de variabilité naturelle.

Interdire l’aménagement forestier dans les aires protégées, par analogie à la santé, c’est rejeter toute la médecine plutôt qu’un médicament mal dosé. Il y a une primauté du politique, de l’opinion sur le scientifique. Ce sont cinq légendes urbaines parmi tant d’autres qui ne peuvent résister à des démonstrations sur le terrain, aux revues de littérature scientifiques, bref aux faits.