Marc Beaudoin

Les «stupéfiants»

6 Août. 2015

Il y a quelques années, ma conjointe et moi avons décidé de ne pas nous brancher à la télévision. Je suis toujours à l’aise avec la décision même si parfois je me sens seul. En effet, je n’ai aucune idée qui est «Andréanne» et dans quelle foutue téléréalité elle joue. Quand on me parle de l’émission Les chefs, est-ce qu’on me parle de stratégie militaire ou culinaire?

Par contre, quand j’ai une chance (notamment chez ma belle-mère), j’aime bien tâter la télécommande et regarder l’émission les «stupéfiants » (MythBusters en anglais). Vous savez l’émission où l’on essaie de démontrer si un mythe que tout le monde prend pour acquis est véridique. Et bien cette émission m’a donné l’idée de ce texte.

En effet, plusieurs points de vue sont colportés actuellement et, ma foi, sont loin de la réalité. Il est nécessaire de rétablir certains faits avant que les décideurs ne fassent plus la différence entre le vrai et le faux.

La forêt privée est en train de tomber! FAUX!

Ce qui distingue les petites propriétés forestières, c’est la forte proportion de jeunes forêts et la rareté de vieilles. À titre d’exemple, 86% des petites forêts privées se retrouvent dans des classes d’âge de 50 ans et moins alors qu’en forêt publique, c’est 42%. Il est donc fort exagéré de prétendre que les bois sont surannés et en voie de perdition, bien au contraire.

Il y a un mur de bois en forêt privée! VRAI!

En forêt privée, il y a une forte proportion (49 % vs 15% pour la forêt publique) de superficies occupées par les strates de 50 ans (40- 60 ans). Certaines de ces strates ont atteint leur maturité économique, d’autres sont mûres pour des éclaircies commerciales. Par contre, ces strates requièrent surtout des traitements sylvicoles qui favoriseront leur plein potentiel plutôt que des coupes totales.

Il n’y a plus de récolte qui se fait en forêt privée! FAUX!

La courbe de récolte en forêt privée a suivi celle de la forêt publique. Lors de la crise, lorsque la récolte en forêt publique avait chuté de près de 50%, elle avait chuté dans les mêmes proportions en forêt privée. Aujourd’hui, les livraisons de bois de qualité sciage et déroulage reviennent au niveau de 2005, lors de marchés favorables. Par contre, les volumes de bois à pâte livrés aux usines ne cessent de diminuer depuis le début des années 2000 (- 48 %). Le déclin du secteur des pâtes et papiers explique en grande partie cette situation.

La forêt privée tarde à livrer les bois même si les marchés reprennent! FAUX et VRAI!

Il existe une corrélation évidente entre les volumes livrés et les marchés. Les années où les volumes livrés ont atteint des sommets coïncident avec les meilleures années sur les marchés. En dollars constants, le producteur forestier obtient en moyenne 17 % moins aujourd’hui qu’en 2002 pour chaque mètre cube livré à une usine de transformation. En 12 ans, l’incitatif financier à récolter a donc significativement diminué. à

Qui plus est, un délai est observé entre le moment où le marché du bois d’oeuvre connaît une effervescence et sa transposition sur le marché du bois rond. Ce délai s’explique notamment par les répercussions persistantes sur les finances des entreprises. Non seulement le ratio d’endettement des entreprises demeure très élevé, mais il existe un déficit important en termes d’investissements dans les équipements des usines. Par conséquent, les entreprises forestières peuvent difficilement se permettre de payer davantage pour leur approvisionnement en bois.

En guise de conclusion…

Ce ne sont que quelques exemples. Il en reste plusieurs que RESAM a documentés notamment sur le sous-financement de la forêt privée, les barrières à la récolte, la réticence des producteurs à produire, la compétition de la forêt publique et j’en passe. Ces travaux seront présentés sous peu au ministre Lessard. Par contre, rappelons-nous qu’il est plus que jamais très important de briser les perceptions et d’appuyer nos prétentions avec des chiffres et des faits afin de prendre des décisions logiques et éclairées. Nous devons le faire rapidement sans quoi, les grands décideurs de l’État n’hésiteront pas à changer — de poste.