Alain Demers

Doit-on nourrir les chevreuils en hiver?

16 mar. 2012

En hiver, de plus en plus de propriétaires de terres à bois nourrissent les chevreuils, cerfs de Virginie de leur vrai nom. Leur intention: les aider à survivre et bien sûr, avoir le plaisir de les voir de près. Or, cette pratique est controversée. Selon les biologistes du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, il y a des conséquences.

Si la nourriture n’est pas appropriée par exemple, on peut faire plus de tort que de bien aux cerfs. En grande quantité, le foin, la moulée et d’autres aliments d’origine agricole sont indigestes pour nos cervidés sauvages, disent depuis longtemps les biologistes du Gouvernement du Québec.

Maïs, luzerne et autre          

Pour ma part, j’ai des réserves sur ces mises en garde. Nombreux sont les endroits où les cerfs sont nourris avec du maïs concassé dans des auges, sans qu’il y ait davantage de mortalités. C’est le cas au mont Rigaud, en Montérégie.

À Chertsey, dans Lanaudière,  le propriétaire du Domaine des cerfs dispose des petits tas de luzerne derrière chez lui. À chaque fin de journée, une vingtaine de chevreuils viennent manger paisiblement, comme on peut le constater en allant à la cabane à sucre. Partout où j’ai observé ces bêtes nourries par l’Homme, elles m’ont semblé bien vigoureuses et dans un état normal.

Je crois qu’il faudrait regarder le nourrissage de chevreuils en tenant compte des deux côtés de la médaille. Il est tout à fait plausible que des bêtes aient pu être malades en mangeant de grandes quantités de foin mais se pourrait-il que de ne pas nourrir du tout les chevreuils quand les hivers sont rigoureux ait aussi des conséquences?

Bien franchement, je ne suis pas certain qu’il y aurait autant de chevreuils à Duhamel dans l’Outaouais ou à la Macaza si personne ne les avait nourris durant les durs hivers des années 70, quand la population de ces bêtes était en déclin. Que serait-il arrivé si on n’avait rien fait?

Conséquences possibles

Les aménagistes de la faune estiment qu’il y a tout de même plusieurs conséquences au nourrissage. Des concentrations de bêtes autour des sites contribuent, par le broutement excessif d’un seul secteur, disent-ils, à dégrader leur quartier d’hiver situé tout près.

Pourtant, ce phénomène de surbroutage est observable à beaucoup d’endroits où il n’y a pas du tout de nourrissage. Si l’habitat est pauvre, les chevreuils vont rapidement manger toutes les bonnes ramilles et vont ensuite prendre ce qu’ils peuvent, même de l’écorce dans des cas extrêmes.

Autre conséquence avancée: les chevreuils regroupés aux mangeoires attirent davantage les prédateurs comme le loup, le coyote et les chiens errants. Dans la neige épaisse, ils deviennent alors des proies faciles. C’est aussi le cas, il me semble, dans les ravages, même sans nourrissage.

Des attroupements de chevreuils autour des milieux habités causent une augmentation du nombre d’accidents routiers, dit-on aussi. C’est tout à fait logique mais permettez-moi de souligner que dans les Cantons de l’Est, notamment à Sutton, un accident de la route sur trois est causé par des chevreuils. Ce n’est pourtant pas un secteur où le nourrissage est répandu.

Je serais curieux de voir sur quelles statistiques se base le ministère des Ressources naturelles et de la Faune pour émettre des mises en garde. Il serait vraiment intéressant de comparer les secteurs où il y a du nourrissage et là où il n’y en a pas.

Parmi les arguments véhiculés, il est aussi question de dégâts aux arbustes ornementaux ou aux vergers. Encore là, le phénomène existe à peu partout où les cerfs sont abondants, nourrissage ou pas.

Mal équipé pour l’hiver   

On aura beau argumenter dans un sens comme dans l’autre mais il y a une réalité : le pire ennemi du chevreuil, c’est la neige! Il en faut seulement 50 centimètres pour que ce cervidé ne puisse plus se déplacer librement et que la situation soit jugée critique.

D’ailleurs, au ministère des Ressources naturelles et de la Faune, on reconnaît qu’il y a parfois des situations d’urgence pour la survie des chevreuils. Mais d’après leurs experts, le lieu doit se prêter au nourrissage artificiel. Le terrain doit être situé suffisamment loin d’une route et doit permettre de répartir la nourriture à plusieurs endroits, recommande-t-on.

L’individu intéressé doit utiliser une moulée conçue pour le chevreuil. Il doit aussi poursuivre l’alimentation jusqu’à la fonte des neiges car si le cervidé reste dans son quartier d’hiver, il n’y a plus de nourriture.

Dans ces conditions, l’opération demande temps et argent. Quiconque commence à nourrir les chevreuils doit donc non seulement s’assurer de procéder de la meilleure façon possible, mais aussi de ne pas arrêter.

Rappel historique

Contrairement à la croyance populaire, il y avait peu de chevreuils avant la colonisation. Les grandes forêts étaient plutôt le royaume du caribou et de l’orignal. En l’espace de deux générations, entre 1810 et 1860, les coupes de bois ont graduellement créé un milieu de gagnage propice pour le chevreuil : des champs et des petits bois en régénération.

Le ruminant y a alors trouvé une nouvelle végétation facile d’accès. Bref, plus l’espace rural s’est agrandi, plus cet animal s’est répandu sur le territoire.

Mais à notre époque, une impitoyable série d’hivers difficiles attendait les chevreuils dans le détour. Si bien que la population au Québec se chiffrait à moins de 30 000 têtes au milieu des années 70, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. C’est à partir de cette époque que beaucoup de gens ont commencé à nourrrir les cerfs. Dans plusieurs localités, comme Duhamel, l’habitude est restée et ça fait partie du mode de vie.

http://www.mrnf.gouv.qc.ca/faune/sante-maladies/nourrissage-cerfs.jsp

Croyez-vous qu’il est utile ou nuisible de nourrir les chevreuils en hiver? Êtes-vous d’accord avec les mises en garde du ministère des Ressources naturelles et de la faune à ce sujet? Avez-vous eu l’occasion de voir des effets positifs ou négatifs du nourrissage dans votre région?