Vincent Gerardin

Pour une mémoire institutionnelle: le premier inventaire du Capital-Nature a 40 ans

7 Nov. 2012

Nihil novi sub sole

C’est un peu ce que Marc Beaudoin démontrait dans un de ses derniers éditoriaux en soulignant la similitude entre le «nouveau» concept de forêt de proximité et celui, plus ancien, de «forêt habitée».

Dernièrement, une ex-collègue du MDDEFP, chargée de constituer dans un domaine précis, celui de l’écologie du territoire, une «mémoire institutionnelle», m’écrivait pour tenter de compléter la compilation des 40 dernières années de travaux de l’équipe qui a mis au point et appliqué l’inventaire du Capital-Nature, concept lancé par Michel Jurdant au milieu des années 60.

La première pierre des inventaires biophysiques, ou inventaires du Capital-Nature, ou cadre écologique de référence…

Il y a quarante ans, à l’automne 1972, le Service canadien des forêts à Québec publiait le rapport technique du premier inventaire écologique au Québec, celui du Saguenay/Lac-Saint-Jean (1967-1971), qui allait constituer la base conceptuelle et méthodologique des inventaires du Capital-Nature, lesquels se répèteront jusqu’à aujourd’hui sur d’autres territoires, plus vastes que cette première expérience, qui ne couvrait que 10 000 km².

C’est peut-être l’occasion de se demander si ces connaissances sur les écosystèmes ont servi à quelque chose, et si cette approche particulière à la gestion de l’environnement et à l’aménagement du territoire a encore un intérêt.

Quelques mots et illustrations pour parler de ces travaux, de leurs objectifs, et des recommandations qui en ont découlé, permettront de juger de leur pertinence à travers le temps. L’inventaire du Capital-Nature(1) , comme fut rapidement baptisée cette méthodologie de connaissance de base de l’écologie du territoire, se caractérise d’une part, par l’inventaire sur le terrain des paramètres écologiques structurants les écosystèmes, inventaire menant d’une part à des classifications écologiques des écosystèmes et de leurs composantes, et d’autre part, par interprétation des photos aériennes, et aujourd’hui des images satellitaires, à la cartographie des éléments permanents des écosystèmes. Le lien entre les classifications et la cartographie se fait par le truchement de fichiers descriptifs de chacune des unités cartographiques. La finalité de ces analyses est de pouvoir interpréter, voire modéliser des potentialités, contraintes et fragilités des écosystèmes en regard d’objectifs d’aménagements polyvalents du territoire.

Beaucoup d’autres interprétations ont été proposées dès le rapport de 1972, comme la production forestière en volume, la traficabilité, les risques de chablis et d’érosion des sols, les sites aptes aux terrains de camping, la compétition des espèces pionnières comme l’érable à épis, le potentiel pour la production de bleuets, etc.

Ces analyses écologiques diversifiées permettent de formuler des recommandations reposant sur une certaine «vérité terrain» des écosystèmes, et marquées par les débats de l’heure.

Pour bien illustrer l’ampleur des sujets ayant fait l’objet de recommandation dès 1972, nous en retenons celles-ci :

• Recommandation 1. Création d’un «Service régional de la qualité de l’environnement» : Le ministère de l’Environnement suivra quelques années plus tard!

• Recommandation 2. «Zonage intégré du territoire […] des ressources […] et planification du développement régional» : Recommandation fondamentale qui commence à prendre forme avec l’implantation récente des «Tables locales de gestion intégrée» (TLGIRT), créées sous la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, 2009. Depuis quelques mois, l’on parle aussi de planification écologique!

• Recommandation 4. Aménagement intensif pour «que les efforts des sylviculteurs soient dirigés, prioritairement vers les territoires où la différence entre la production actuelle et la production potentielle est la plus grande» : On y sera bientôt, peut-être? après plusieurs tentatives.

• Recommandation 13. La coupe à blanc : «nous recommandons que cette pratique soit bannie le long des routes et dans les unités à potentiel récréatif de classe 2 et 3, tolérée ailleurs à condition que la régénération forestière soit assurée… et à condition que leur étendue ne vienne pas entraver la production de faune ongulée.» Beaucoup a été fait, notamment au cours de la dernière décennie, mais la CPRS domine encore, et largement, le palmarès des pratiques de coupe!

• Recommandation 15. «L’agriculteur, “jardinier” du territoire. Ce sont les cultivateurs, ceux d’hier, comme ceux d’aujourd’hui, qui ont façonné les plus beaux paysages du Saguenay/Lac-Saint-Jean… C’est pourquoi nous recommandons que des mesures soient prises pour aider financièrement l’agriculture là où son abandon risquerait de compromettre la qualité des paysages.» Le débat reste entier, mais il doit être recadré avec la place dominante qu’a prise la grande agriculture industrielle. Le statut de paysage humanisé , aire protégée du MDDEFP, pourrait y contribuer!

• Recommandation 21. Un parc national. «Étant donné le caractère exceptionnel de la région de la rivière Sainte-Marguerite, particulièrement à son embouchure sur le Saguenay, nous proposons que ce territoire soit choisi pour la création d’un parc national.» Depuis 2008, la Sainte-Marguerite est protégée comme réserve aquatique!

• Recommandation 22. Dix parcs régionaux. Parmi les territoires proposés, on retrouve : La Pointe Taillon et le Mont Valin (devenus parcs nationaux en 1985 et 1996 respectivement), les landes et dunes de Dolbeau, les lacs Tchitogama, des Commissaires, Kénogami et Ha ! Ha !, Sainte-Rose du Nord, la Baie Éternité et L’Anse-Saint-Jean ; ces derniers sites sont encore en attente d’une reconnaissance officielle.

• Et beaucoup d’autres recommandations, portant sur l’accessibilité publique des lacs sur les terres de l’État, la création de réserves écologiques – ça existe depuis 1975 –, la planification des réseaux de transport d’électricité, le développement des régions marginales ou encore sur l’équilibre vie rurale-vie urbaine, dans une note qui dénonce déjà «l’influence politique grandissante du citadin qui décide du sort du rural.»

Que retenir ?

Que nous suggère la lecture de ces recommandations? Au moment où elles ont été exprimées correspondaient-elles à des enjeux – pour prendre le mot à la mode – importants, à des attentes des gestionnaires et du public? Si oui, auraient-elles pu avoir plus d’influence sur les politiques d’aménagement du territoire? 40 ans plus tard, sont-elles toujours d’actualité? Si oui, ne devraient-elles pas rester non seulement dans la mémoire collective, mais aussi dans les boîtes à outils des aménagistes de divers ordres, quitte à réinterpréter les connaissances acquises – toujours appropriées à bien des égards – à la lumière des visions et des besoins nouveaux?

Ainsi, le PRDIRT (plan régional de développement intégré des ressources et du territoire) de la région Saguenay/Lac-Saint-Jean – comme bien d’autres régions aussi – n’aurait-il pas eu avantage à réexploiter cette information toujours pertinente? Aujourd’hui, une grande partie du territoire québécois est couvert par des cartographies et des typologies des milieux écologiques : sont-elles exploitées pour préparer les schémas d’aménagement des MRC, les plans d’urbanisme, la planification de l’expansion urbaine?

Quel avenir pour la connaissance écologique du territoire?

Sans connaissance écologique du territoire, pas de vision réaliste du développement humain!

Il aura fallu attendre 40 ans, pour qu’un projet de loi (PL 65) parle enfin d’appliquer une planification écologique. Il est important de citer l’article 6 de ce PL 65 : «Le ministre réalise et tient à jour une planification écologique du territoire dans une perspective de développement durable. Cette planification se définit par la caractérisation de la biodiversité du territoire, l’évaluation de ses potentiels de mise en valeur et de conservation ainsi que la détermination d’objectifs de conservation qui peuvent être associés à ces potentiels. Elle permet notamment de considérer les objectifs de conservation dans les exercices de planification de l’aménagement du territoire existants et dans les processus d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement. Elle permet également de guider les actions gouvernementales et la réalisation d’activités sur le territoire.»

Ce projet de loi, mort au feuilleton, sera-t-il repris – avec les modifications qui pourraient s’imposer – d’une manière ou d’une autre?

La mise en place d’une planification écologique du territoire peut donc reposer sur des bases reconnues, expérimentées et disponibles gratuitement – au moins pour ce qui est du cadre écologique du MDDEFP. La connaissance écologique s’est largement appliquée au territoire québécois. Le MDDEFP, et son équipe d’écologistes, héritière en droite ligne de celle de Michel Jurdant(2) , continuent leurs travaux sur les territoires moins bien connus.

Depuis le début des années 90, le secteur forêt du MRN s’est doté d’un cadre «écoforestier», inspiré du cadre écologique de référence du MDDEFP. Ce cadre écoforestier – qui a le défaut paradoxal et coûteux de devoir être repris à chaque inventaire décennal, tout au moins dans son échelle la plus fine (1 : 20 000e) – a malgré tout un bon potentiel de soutien à l’aménagement forestier. Mais, est-il suffisamment utilisé? Le sera-t-il plus avec la prise en charge par l’État de la planification de l’aménagement forestier?

De façon générale, peu importe le cadre écologique produit, ils semblent tous exploités très en deçà de leurs possibilités. Retrouveront-ils une nouvelle vie avec les promesses de la planification écologique ?

Les équipes et les compétences existent toujours – quoique peu financées – au sein de ministères comme le MDDEFP et le MRN, mais les connaissances passées sont-elles maintenues vivantes ? La promotion de ces cadres écologiques de référence est-elle adéquate? Les grands inventaires du Capital-Nature de la Baie-James et de la Moyenne-et-Basse-Côte-Nord, produits dans les décennies 70 et 80 à la demande de la Société d’énergie de la Baie James et d’Hydro-Québec – plus de 800 000 km² –, sont-ils toujours à portée de main, et mis en valeur? Combien de projets dits de développement urbanistique, énergétique, minier, routier, etc. passent à côté de ces connaissances, ou pire, refont ce qui existe déjà, faute d’une mémoire institutionnelle ?

Et l’aménagement de la forêt privée bénéficie-t-il pleinement des connaissances écologiques structurées disponibles ? Probablement pas. Et pourtant, ces outils simples(3) , faciles d’utilisation, avec un peu de soutien des spécialistes, amélioreraient grandement l’aménagement et le rendement des forêts privées.

1:  En 1977 paraissait le livre de Jurdant, M., Bélair, J.-Ls, Gerardin, V. et Ducruc, J.-P. intitulé « L’inventaire du Capital-Nature. Méthode de classification et de cartographie du territoire (3e approximation). Service des études écologiques régionales ; Direction régionale des Terres ; Pêches et Environnement Canada ; Québec. Thorn Press Limited; 202 p.
2:  L’équipe de cartographie écologique du MDDEFP descend en droite ligne, et sans interruption, de l’équipe originale des années 60.
3: Un essai de vulgarisation a été publié en 1988 dans le livre Gérer sa forêt, Gaëtan Morin éd.