Alain Demers

Réal Massé: il danse avec les ours

29 Sep. 2014

Vous vous souvenez du film Il danse avec les loups avec Kevin Costner? Eh bien, il faudrait peut-être en faire un avec RÉAL MASSÉ, un populaire pourvoyeur de Saint-Zénon qui côtoie les ours au point de se trouver à quelques pas et de leur parler.

J’avais vu des images à la télé et des photos mais je voulais le voir de mes yeux. En août dernier, je suis donc allé faire un séjour à la pourvoirie Au pays de Réal Massé, dans Lanaudière.

À la pourvoirie

Reconnu pour sa remarquable qualité de pêche à la truite arc-en-ciel et à la truite mouchetée, l’établissement est moins connu pour l’observation et la chasse à l’ours. Pourtant, entre la fin du souper et le coucher du soleil, à partir d’une cache juchée sur pilotis, nous avons vu 9 ours. Comment est-ce possible? Réal Massé les nourrit chaque jour à la même heure, soit à 18 heures pile en été.

Dans cinq boîtes faites avec des rondins et disposées sur une plate-forme, il déverse plusieurs chaudières de muffins et de pain récupérés dans deux Tim Hortons de la région. En même temps, il fait du bruit et parle aux ours pour les avertir de son arrivée. Les bêtes sont si familières au rituel qu’elles ne sont pas bien loin et avec le temps, elles se sont habituées à la présence de leur donateur. Réal Massé appâte les ours pour l’observation en été, jusqu’à la mi-septembre, pour des groupes jusqu’à 10 personnes.

Il les appâte aussi pour la chasse au printemps, de la mi-mai à la fin juin mais sur quatre sites différents. Il s’organise pour que les chasseurs abattent tout au plus huit gros mâles, répartis idéalement sur les quatre sites, afin de conserver un équilibre dans la population d’ours du territoire.

Un animal méfiant…

Si Réal Massé a mis tout un système en place pour attirer les ours, c’est que selon lui, ces animaux sont méfiants et même peureux. Pour cette raison, le principal intéressé estime qu’on ne devrait pas les craindre autant. Il en veut pour preuve le fait que même s’il y a abondance d’ours en forêt, beaucoup de chasseurs, d’amateurs de plein air ou même de travailleurs forestiers n’en voient pas lors de leurs déplacements.

Un jour, alors que Réal Massé était sur la plateforme, entouré de sept ou huit ours, un de ses clients l’observait avec stupéfaction à partir de la cache, à seulement 15 mètres de là. Le type a pu voir une vingtaine d’ours. Ému, il en a pleuré de joie. Toujours selon ce que le pourvoyeur m’a raconté, le gars en question a pourtant été garde-feu et garde-forestier durant 37 ans, dans Lanaudière, au lac Saint-Jean et en Abitibi. C’était la première fois de sa vie qu’il voyait un ours.

Pour démontrer la méfiance des ours, Réal Massé donne un autre exemple éloquent. À plusieurs reprises, devant sa cache, il a remplacé de vieilles branches de sapin par des fraîches. Le lendemain, les ours ne se sont pas montrés. Par leur odorat très développé, ils ont senti une odeur nouvelle, d’où leur méfiance, d’expliquer le pourvoyeur. Mais les jours suivants, les ours ont recommencé à fréquenter le site appâté.

Pas dangereux?

Réal Massé appâte les ours depuis 29 ans. Il ne croit pas que les ours sont aussi dangereux qu’on le dit. Il estime plutôt que les biologistes de la faune du gouvernement du Québec devraient sortir de leur bureau et cesser de se fier à des théories pour conseiller le public. Tenter de se protéger avec un aérosol, à base de poivre de cayenne, c’est pour lui totalement inutile car l’ours a d’abord et avant tout peur de l’homme.

Si malgré tout, on devait s’en servir, que se passerait-il s’il vente, fait remarquer le pourvoyeur. Selon STEPHEN HERRERO, professeur de biologie à l’Université de Calgary, l’ours peut attaquer pour deux raisons. La première: prendre l’humain pour une proie, s’il a très faim en l’absence de petits fruits, par exemple. La deuxième: se défendre si un humain s’est approché de trop près, volontairement ou non.

Pour sa part, Réal Massé croit que la seule cause d’attaque possible, c’est l’effet de surprise. Pour cette raison, il estime que le conseil des biologistes de la faune de porter des grelots n’est pas farfelu… s’ils sont attachés aux bottes. Mais il affirme que parler ou chanter, ça fait pareil…

Et ailleurs?

Au fil des années, aucun incident fâcheux n’a été rapporté à la pourvoirie Au pays de Réal Massé. N’empêche qu’il y a eu des attaques d’ours ailleurs. Selon mes vérifications, il y a eu six attaques mortelles au Québec, au cours des 35 dernières années. D’après Réal Massé, si ces accidents sont déplorables, ils demeurent peu nombreux, compte tenu de la longue période de temps et des centaines de milliers de personnes qui fréquentent la forêt.

Vous avez beaucoup moins de chances de vous faire attaquer par un ours que d’avoir un accident d’avion ou d’auto, me faisait-il remarquer. Même si les cas d’attaque sont très rares, que faire si jamais on voit un ours qui ne nous a pas vu? Pour éviter l’effet de surprise, on peut tout simplement rebrousser chemin, conseille Réal Massé.

Contrôle

Que faire quand des ours se retrouvent près des habitations, attirés par les poubelles par exemple? Réal Massé estime que les biologistes de la faune du gouvernement du Québec et les municipalités ne savent pas comment gérer la situation. Il cite en exemple le cas de Saint-Donat dans Lanaudière, en 2009. Le pourvoyeur affirme avoir offert gratuitement son aide pour sortir les ours du milieu habité. Sa solution: installer quelques sites appâtés un peu en retrait jusqu’à la période d’hibernation. Ce fut tellement long aux autorités de prendre une décision que durant ce temps, 330 ours ont été abattus(1) dans la région, de déplorer Réal Massé. Pour lui, ces bêtes ont été tuées pour rien et ça aurait pu être évité. Il n’y a pas à dire, le point de vue de l’homme qui danse avec les ours brasse la cage et mérite d’être entendu.

(1) Vérification faite auprès du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, ces ours ont été abattus par des agents de conservation, par des policiers de la Sûreté du Québec et par des particuliers.