Alain Demers

Trop de neige pour les chevreuils?

20 Mar. 2013

Ça devait arriver. Voilà 30 ans que le chevreuil, cerf de Virginie de son vrai nom, bénéficie d’un sursis avec des hivers plus cléments. Mais cet hiver, dès le début, il a tombé beaucoup de neige ici et là. Beaucoup trop pour que cette bête venue du Sud et mal adaptée à l’hiver survive sans difficultés?

Le cheptel sera-t-il décimé? Retournerons-nous au bas niveau de population des années 70? Que penser des carcasses qu’on trouve dans le bois? Ces questions proviennent des inquiétudes de plusieurs chasseurs que j’ai croisés dans les Cantonsde- l’Est, dans l’Outaouais et ailleurs. Il est vrai qu’il y a eu de bonnes bordées cette saison dans plusieurs régions. Le 27 décembre dernier, il est tout de même tombé 50 cm de neige dans les Cantons-de-l’Est. Mais qu’en est-il vraiment de la situation du cerf de Virginie en cette fin d’hiver?

L’indice NIVA

Faisons d’abord une précision. Ce ne sont pas les tempêtes qui menacent la survie du cerf car la neige peut fondre par la suite ou encore durcir. Ce qui compte vraiment, c’est le niveau d’enfoncement de l’animal dans la neige. Bas sur pattes, ces cervidés peuvent mourir de faim et d’épuisement s’ils peinent à se déplacer durant un hiver très long, les petits étant les plus vulnérables. La rigueur de l’hiver pour le cerf est mesurée dans des stations de neige situées dans des ravages, selon ce qu’on appelle l’indice NIVA. Cette mesure est effectuée par les aménagistes de la faune avec un tube de cuivre gradué lesté de plomb dont le poids de deux kilos correspond à l’enfoncement d’une patte de cerf de poids moyen. Ainsi, un enfoncement de 20 cm durant 100 jours donnerait un indice NIVA de 2000 jours/cm. En gros, un indice NIVA de 4000 jours/ cm peut être considéré comme un hiver moyen. Passé 5000 jours/cm, on peut s’attendre à des mortalités. Dans le ravage de Pohénégamook, lors de l’hiver 2008, l’indice NIVA a atteint près de 9000 jours/ cm. Ce fut une catastrophe! Environ 30% des cerfs sont morts.

Le point

Cette année, à moins d’un changement radical, la situation est loin d’être aussi éprouvante que lors de l’hiver 2008 alors que l’indice NIVA moyen au Québec était de plus de 5600 jours/cm. «Dans le Bas-Saint-Laurent, l’hiver a été relativement clément, affirme JEAN LAMOUREUX, biologiste au ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP). L’indice NIVA est beaucoup moins élevé que la moyenne.» Voilà qui surprend pour une région dont les conditions hivernales sont habituellement difficiles pour le cerf de Virginie. Au début du mois de mars, la situation était toujours favorable au cerf au sud du Saint-Laurent, soit de la Gaspésie à Chaudière-Appalaches, a confirmé pour sa part FRANÇOIS LEBEL, coordonateur pour la gestion du cerf de Virginie au MDDEFP. «L’indice NIVA est 40% moins élevé que d’habitude», précise le biologiste, soulignant du même souffle que l’hiver n’était pas encore terminé. Tout de même, ça regarde bien. «Dans l’ensemble du Québec, les conditions ne sont pas difficiles, ajoute François Lebel. Pour l’Outaouais et les Laurentides, on parle d’un hiver dans la moyenne alors que pour Lanaudière, l’indice NIVA est un peu plus élevé que la moyenne.»

Rétrospective

Que les chasseurs et les observateurs de la faune se rassurent. Il n’y aura pas de déclin du cheptel. La population de cerfs excluant l’île d’Anticosti étant de 242 000 individus selon les dernières estimations, il est impensable de se retrouver au niveau des années 1970, avec seulement 30 000 têtes. S’il est vrai que l’hiver 2008 a frappé durement, le cheptel a vite fait de remonter la pente, ce qui est vérifiable avec la récolte des mâles adultes par les chasseurs. Ainsi, lors de la saison de chasse ayant suivi le dur hiver 2008, les résultats sont de 27 000 mâles, soit presque 8000 bucks de moins que l’année précédente. Lors de la saison 2012, les chasseurs ont pris plus de 30 000 mâles. En l’espace de seulement quelques années, le cheptel a repris du poil de la bête.

Le climat n’est pas tout

Comment expliquer que la population tend à se rétablir ou à tout le moins, ne pas poursuivre un déclin? Par la règlementation de chasse. Si le cerf de Virginie était devenu rare dans les années 1970, ce n’est pas seulement à cause des hivers rigoureux. C’est aussi parce qu’on pouvait chasser mâles et femelles sans distinction. L’application de la loi du mâle a été le premier pas dans le rétablissement du cheptel. Aujourd’hui, puisque les cerfs sont beaucoup plus abondants, la chasse aux cerfs sans bois est permise, avec certaines restrictions. Suite à un hiver difficile dans une région, le ministère peut alors émettre moins de permis de chasse pour les cerfs sans bois, afin de donner la chance à la population de se régénérer.

L’habitat: vital!

Un des facteurs de survie dont on parle peu, c’est la qualité de l’habitat. Avec la réalisation de plans d’aménagement de la forêt, impliquant par exemple une coupe de jardinage, bien des ravages seraient en mesure de fournir plus d’abris et de nourriture pour les chevreuils. Lors des hivers difficiles, le taux de mortalité serait alors moins élevé. Dans le Bas-Saint-Laurent, quand la situation est critique, un plan d’urgence est mis en place sous la supervision des biologistes du MDDEFP. Les mesures comprennent alors le nourrissage artificiel mais aussi l’ouverture de sentiers secondaires en raquettes ou en motoneige pour donner accès à la végétation que les cerfs peuvent brouter. «Il s’agit de mesures temporaires, indique le biologiste Jean Lamoureux. À long terme, il vaut mieux s’appliquer à restaurer l’habitat dans les ravages.»

Qu’en dîtes vous? Es-ce que ça concorde avec votre expérience? Ça s’applique à votre région?