Annie Beaupré

Un modèle en évolution

8 Oct. 2020

Les premières coopératives forestières ont vu le jour en Gaspésie à la fin des années 1930. À l’époque, les travailleurs, qui devaient composer avec des conditions difficiles et inéquitables, ont vu dans le modèle coopératif une opportunité d’améliorer leur sort en prenant en main leur avenir. Composées en grande majorité des travailleurs agricoles locaux non spécialisés, utilisant des équipements rudimentaires, le travail en forêt représentait alors pour eux un revenu d’appoint et de subsistance.

Les coopératives forestières d’aujourd’hui sont bien différentes. La mécanisation est apparue et les travailleurs se sont professionnalisés. La main-d’œuvre forestière a maintenant migré vers des travailleurs forestiers spécialisés et qualifiés pour qui le travail en forêt représente leur véritable métier.

Les coopératives forestières sont passées d’une logique de développement territorial, soit d’utiliser tous les leviers disponibles pour créer de l’activité économique localement, vers une logique de développement sectoriel, c’est-à-dire de produire le plus possible en se spécialisant et en se centrant davantage sur la foresterie industrielle. Les coopératives ont toutefois toujours à cœur le développement durable de leur milieu, mais la situation de la main-d’œuvre accentue le défi des coopératives forestières à rencontrer cet objectif, et ce, particulièrement pour les coopératives de travail.

Notre réseau doit désormais s’adapter à la disparition progressive de son bassin traditionnel de main-d’œuvre, c’est-à-dire des jeunes hommes nés à la campagne, enracinés dans leur milieu et très débrouillards en mécanique. Les coopératives forestières doivent désormais recruter partout. Elles ne recrutent plus seulement dans leur MRC ou leur région, mais également dans d’autres régions, dans les grands centres urbains comme Québec ou Montréal, et bien que ce ne soit pas encore répandu, à l’étranger.

Les coopératives forestières doivent maintenant sans cesse se questionner sur leur modèle d’affaire. Lorsque qu’une coopérative forestière de travail perd un employé, elle ne perd pas seulement un travailleur comme toutes les entreprises dans ce contexte de pénurie de main-d’œuvre, mais aussi un membre. Dans certaines régions, il est de plus en plus difficile de recruter de la main-d’œuvre locale pour laquelle les taux de rétention sont bien meilleurs.

Notre réseau de coopératives forestières doit se questionner sur qui seront ses membres de demain : les étudiants qui viennent faire du reboisement ou travailler dans les pépinières, les travailleurs immigrants reçus habitant Montréal et venant travailler en région pour la saison, les travailleurs étrangers temporaires, tous des bassins de main-d’œuvre qui prennent de l’ampleur dans le secteur forestier. La situation n’est pas encore dramatique, plus de 70 % de la main-d’œuvre des coopératives forestières provient encore de la région où la coopérative est installée. Mais le Réseau se questionne et la planification stratégique actuellement en élaboration devrait pouvoir jeter un éclairage nouveau sur les questionnements suivants. Comment maintenir en emploi nos travailleurs actuels? Comment continuer à créer de la richesse dans notre milieu avec de plus en plus de travailleurs venus de l’extérieur, demeurant en camps forestiers, et retournant dans leur région une fois la saison de travail terminée? Comment attirer les travailleurs de la région à œuvrer en forêt dans leur communauté? Comment encourager les travailleurs immigrants reçus venant des grands centres urbains à s’installer en région? Comment intégrer dans notre modèle des travailleurs étrangers temporaires? Est-il viable dans notre modèle d’affaires d’avoir des départements ne regroupant aucun membre?

En cette période de grand questionnement identitaire, tous les membres du conseil d’administration se joignent à moi pour féliciter la Coopérative de travailleurs forestiers de Sainte-Marguerite (COFOR) pour avoir entrepris d’intégrer de nouveaux membres travailleurs des entreprises apparentées Ripco, Granulco et Bersaco. Nous tenons également à souligner l’initiative de la Société d’exploitation des ressources de la Vallée pour avoir intégré comme membres les travailleurs de ses pépinières et érablières.

Il est facile de prétendre qu’une organisation est une coopérative, mais il est plus difficile d’en être une. L’évolution du modèle et la conservation de l’authenticité coopérative sont des enjeux qui touchent toutes les coopératives dans le monde. Mais la coopération constitue une force, notamment pour se différencier. À nous de trouver notre voie au sein de ce modèle d’affaires innovant qui nous appartient pour répondre à nos besoins, tout en soutenant notre indépendance économique.