Jocelyn Lessard

Une réforme de l’assurance-emploi douteuse

27 Mai. 2013

Vraisemblablement, la réforme aura des impacts négatifs sur des familles, des entreprises, des secteurs d’activités et des régions. Il faut faire mieux!

Impacts sous-estimés

Selon les vives réactions suscitées jusqu’à maintenant, la réforme pourrait avoir été lancée en minimisant les impacts qu’elle provoquera. En l’incluant dans son deuxième «bill omnibus mammouth », le gouvernement Harper a économisé le débat politique qui aurait permis de l’améliorer. Considérant le rôle qu’a joué le régime au Canada, cela n’aurait pas été une démarche vaine. Nous n’avions certainement pas besoin de cette tuile supplémentaire dans notre secteur.

Partisans de la réforme

Certains chroniqueurs ont pris position en faveur de la réforme. Cela prend un certain courage, mais les analyses ont été superficielles. L’angle est «populiste» et aligné sur les vertus des forces invisibles du marché. Voyons leurs arguments. L’analyse porte surtout sur l’angle individuel plutôt que sur celui des secteurs ou des régions. La réforme ne comporterait pas de risque. Le chômeur sans alternative d’emploi ne sera pas importuné et celui qui trouvera un emploi bénéficiera d’une augmentation de revenus. L’assurance-emploi ne serait que l’expression de la solidarité des régions plus riches envers les moins prospères avec l’effet pervers du maintien des régions bénéficiaires dans un état de sousdéveloppement. L’assurance-emploi ne serait pas non plus une assurance. Il ne serait pas juste que les personnes qui travaillent douze mois par année soient obligées de financer celles qui choisissent volontairement et en pleine connaissance de cause ces emplois saisonniers. Ceux qui contestent la réforme sont aussi suspects. S’ils évoquent la justice sociale et l’équité, ils n’utilisent au fond que ces nobles principes pour obtenir des avantages aux frais de la majorité silencieuse.

Approfondir l’analyse

L’angle individuel est insuffisant. Si c’était le cas, il n’y aurait pas de société. L’assurance-emploi joue un rôle important au niveau sectoriel et régional. Ce rôle est peut-être discutable, mais, sans alternative, la réforme est intrépide pour plusieurs collectivités et secteurs. En construisant une culture du «gros timbre », avouons aussi que le régime avait des effets pervers. Tout n’est donc pas blanc ou noir. Les emplois saisonniers procurent un travail à plus de 200 000 personnes au Québec. La pénurie de main-d’oeuvre qui arrive était déjà préoccupante pour les filières saisonnières avant la réforme. Les travailleurs saisonniers doivent aussi parfois maîtriser des compétences complexes et exécuter un travail exigeant. Parce qu’ils touchent un salaire complet seulement une partie de l’année, ces travailleurs acceptent aussi de gagner moins d’argent que la moyenne. Si la réforme accélère le départ des employés performants, comment ferons-nous pour les remplacer? Il existe des raisons évidentes qui expliquent pourquoi certains emplois sont saisonniers. Ses auteurs et les chroniqueurs favorables à la réforme ne semblent pas comprendre que ces activités saisonnières s’inscrivent souvent dans une chaîne de valeurs complète, des ressources jusqu’aux clients. L’activité saisonnière en constitue un segment. Si l’on altère le segment, c’est toute la chaîne qui est compromise. S’il n’y a plus de travailleur en forêt, qui va approvisionner les usines de sciage et de pâtes et papiers? L’occupation du territoire constitue aussi un enjeu de société important. Chaque région se développe à partir de ses avantages concurrentiels. Que faire avec les régions qui dépendent des ressources qui s’exploitent sur une base saisonnière? On les ferme? C’est simple et cela coûte moins cher à tout le monde ? Les régions ne sont-elles pas déjà suffisamment fragiles?

Revoir la réforme en n’oubliant pas l’importance du «vivre ensemble»

À cause de l’évolution démographique du pays et de plusieurs autres facteurs, il est certainement utile de réviser le régime de l’assurance-emploi. Plutôt que de pénaliser les filières saisonnières et de compromettre dangereusement des chaînes de valeurs souvent déterminantes pour préserver le tissu économique du pays, il aurait fallu trouver des moyens de les valoriser. Cela aurait pu être l’occasion d’y introduire des conditions constructives, notamment en termes de formation, pour réduire ses effets pervers. Le Chantier sur la saisonnalité a produit un travail intéressant dont il faudrait tenir compte, notamment en mettant en place un statut d’emploi saisonnier. Ultimement, c’est aussi l’importance fondamentale du «vivre ensemble» qu’ont développé les sociétés les plus avancées qui est menacée par cette réforme dangereuse et mal documentée.