Jocelyn Lessard

Vingt ans déjà ?

12 Fév. 2019

Je suis arrivé dans le réseau des coopératives forestières en mai 1999. J’ai vu le pamphlet de « L’Erreur Boréale » juste avant d’accepter de me joindre à elles. J’avais alors passé ma carrière en forêt privée, en Estrie et à l’étranger. Connaissant peu l’univers de la forêt publique, j’ai eu un petit choc. Je trouvais quand même que le jupon du poète dépassait pas mal et c’est sans hésitation que j’ai sauté dans le bateau. Ce film a, quand même, modifié ma carrière. Vous n’avez pas idée du nombre de mémoires et de consultations auxquels nous avons participé pour y répondre.

UNE FORÊT ET DEUX VISIONS

Le journal de février vous propose les réactions de plusieurs des acteurs à qui il a été demandé d’expliquer, selon eux, ce qui a changé depuis la sortie du film. Avant de vous donner mon avis, il est important d’essayer de comprendre pourquoi ce film a eu tant d’impact.

D’un côté, il y a tous les gens qui travaillent dans le secteur forestier. Cet univers détient ses propres codes, ses règles et ses schémas de référence. Certes, on trouve aussi que les paysages forestiers sont magnifiques, mais une forêt, est aussi une source d’approvisionnement pour une industrie importante dans l’économie des régions.

J’ai déjà essayé d’expliquer la notion de mètre 3 qu’il y a dans un arbre à Agnès, la tante de ma conjointe. Elle m’écoutait attentivement, mais je voyais bien dans son regard amusé que cette parisienne découvrait une réalité qui lui était inconnue. «C’est ce que tu vois « Joce » quand tu regardes des arbres ? ».

Dans notre vision des choses, on respecte la forêt et on s’assure qu’elle va repousser, idéalement plus vite que celle qui est récoltée. C’est un cycle et nous sommes fiers de travailler avec un matériau noble et renouvelable. Sincèrement, je suis persuadé que la majorité des forestiers croient qu’ils font un métier bénéfique pour l’environnement. Nous en prenons des précautions pour cette ressource.

De l’autre côté, se trouve ceux qui voit la forêt comme un tout et pas du tout comme une source d’approvisionnement. Cette forêt idéalisée joue un rôle très important pour assurer un grand nombre de fonctions écologiques, notamment la protection de la biodiversité. Pour les tenants de cette vision, la conservation est la valeur première. Ils acceptent très mal que l’on «détruise» ces milieux naturels, même s’ils savent bien que la forêt va repousser. Ils sont sincères et nombreux à être imprégnés de cette conception.

En fait, je crois toujours que la personne qui nous a le mieux aidé à comprendre notre incompréhension commune est Nicole Huybens, la psychosociologue de l’UQAT. Elle a documenté les deux points de vue pour essayer d’expliquer l’écart de vision. D’une part, les forestiers sont des scientifiques qui justifient leurs activités par des arguments économiques. Ce que l’on affirme est donc «vrai». Ceux qui remettent en question nos affirmations regardent la situation sur la base des valeurs, ce que vous dites est peut-être vrai, mais c’est «mal». La guerre du vrai/faux contre le bien/mal, dure toujours.

QU’EST-CE QUI A CHANGÉ EN 20 ANS ?

Selon ma perception, tout a changé. Sous la pression de l’opinion publique, le nouveau régime forestier a mis en place rapidement toutes les dispositions pour protéger l’écosystème forestier. La gestion écosystémique, le réseau d’aires protégées, le plus pur possible, et le RADF. Tout est déjà en place, parfois depuis 2013.

Le volet économique de la SADF devrait être la stratégie de production de bois. On en parle depuis 20 ans, pourtant, en 2019, elle n’existe pas encore. Bon, relativisons. Nous avons fait des pas de géants depuis 20 ans. Je suis terriblement fier de tout ce que nous avons accompli. Cette longue période de remise en question a passé comme l’éclair.

Nous sommes parfois épuisés, mais aussi plus forts, plus compétents et plus technologiques. Nous sommes encore beaucoup mieux équipés pour expliquer ce que nous faisons et que nous avons beaucoup à offrir à notre société. Même si je comprends ceux qui ont une perspective différente, j’aime croire qu’il est vrai que nous aménageons nos forêts d’une manière durable et même que c’est « bien ».