Budget provincial: entrevue exclusive avec Ronald Brizard

M. Brizard en mai dernier à la rencontre printanière des groupements Forestiers.

M. Brizard en mai dernier à la rencontre printanière des groupements Forestiers.

Photo: Guy Lavoie

16 Mai. 2018

Le dernier budget provincial contenait d’intéressantes mesures tant pour la forêt publique que pour la forêt privée. Pour en savoir davantage, Ronald Brizard, sous-ministre associé au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, a accepté de répondre aux questions du Monde Forestier.

Marie-Claude Boileau

1) Quelles sont les principales nouveautés et innovations relatives à la forêt à souligner dans le budget déposé en mars dernier?

Le Plan économique du Québec de mars 2018 vient renforcer plusieurs initiatives existantes en bonifiant les sommes allouées à certains programmes ou mesures liées au secteur forestier, notamment :

  • une bonification supplémentaire du Programme Innovation Bois, à raison de 25 M$ sur cinq ans, portant ainsi l’enveloppe du programme à 70 M$ de 2016-2017 à 2022-2023;
  • un soutien additionnel de 41,1 M$ aux agences régionales de mise en valeur des forêts privées afin de leur permettre de soutenir et d’accroître la production de bois en forêt privée, de limiter les pertes de matière ligneuse dues à la tordeuse des bourgeons de l’épinette et d’assurer la mise en production des aires mal régénérées ainsi que l’entretien de ces superficies. Cette somme s’ajoute au budget pour 2018-2019 de 28,5 M$ du Programme d’aide à la mise en valeur des forêts;
  • des sommes supplémentaires de 30 M$ pour les forêts publiques et de 10 M$ pour les petites forêts privées octroyées à la SOPFIM pour la lutte contre la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Ces sommes s’ajoutent au budget annuel de la SOPFIM pour la mise en oeuvre de son programme de lutte directe à l’aide d’arrosages aériens d’insecticide. Rappelons qu’une première enveloppe de 10 M$ a été annoncée dans le cadre du Plan économique du Québec de mars 2017 pour la protection des petites forêts privées. Ces budgets supplémentaires permettront de tenir compte de la progression de l’épidémie sur des territoires qui n’étaient auparavant pas touchés;
  • des crédits additionnels de 14 M$ pour réaliser des travaux en forêt publique liés, entre autres, à la préparation de terrain et à la plantation pour pallier l’effet de l’épidémie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Cette somme s’ajoute au budget annuel de 225 M$ investi par le gouvernement du Québec dans la réalisation des travaux sylvicoles;
  • un appui additionnel de 6,5 M$ à FPInnovations pour assurer la formation d’une main d’oeuvre hautement qualifiée pour répondre aux besoins des entreprises forestières, tirer avantage des richesses que représentent les forêts feuillues québécoises et proposer des interventions techniques sur mesure et des solutions novatrices auprès des entreprises forestières.

Par ailleurs, le Plan économique du Québec de mars 2018 prévoit également des initiatives en faveur de la transition énergétique qui auront un impact positif pour le secteur forestier, dont

  • une bonification de 45 M$ du Programme de biomasse forestière résiduelle permettant de financer des projets de conversion énergétique à base de biomasse. Ce programme contribue ainsi à la valorisation de cette ressource qui peut constituer une source de diversification de revenus intéressante pour les producteurs forestiers;
  • le prolongement temporaire des crédits d’impôt remboursables à l’égard des biocarburants produits et livrés au Québec tels que l’éthanol cellulosique et le biodiésel. Ce crédit d’impôt devrait favoriser l’augmentation de la capacité de production des biocarburants des entreprises québécoises;
  • la mise en place d’un crédit d’impôt remboursable pour encourager la production d’huile pyrolytique à base de biomasse forestière résiduelle.

Finalement, afin de permettre aux entreprises (dont celles du secteur forestier) de profiter pleinement du contexte favorable aux investissements, le gouvernement du Québec a annoncé une bonification du Programme de rabais d’électricité applicable aux consommateurs facturés au tarif «L». Ainsi, la durée maximale d’application du rabais passe de quatre à six ans et la fin de la période d’application est prolongée de quatre ans, soit jusqu’au 31 décembre 2028.

Cette mesure est importante pour favoriser la modernisation, l’adaptation et l’amélioration des équipements et des technologies de l’industrie forestière afin d’assurer sa compétitivité.

2) Le gouvernement a annoncé des investissements supplémentaires en forêt privée et en a assuré la prévisibilité. C’est plutôt rare. Comment expliquez-vous cette attention envers la forêt privée?

Je ne dirais pas que c’est rare, au contraire. La forêt privée a toujours été un joueur important pour le Gouvernement, principalement en raison de sa contribution à l’approvisionnement des usines de transformation des bois. On dénombre plus de 130 000 propriétaires forestiers qui détiennent l’équivalent de 16 % de toutes les forêts productives au Québec. Par contre, en termes de possibilité forestière, la forêt privée représente 33% de la possibilité forestière totale du Québec, soit plus de 16 millions de mètres cubes (Mm3).

Le défi est d’assurer une mobilisation de ces bois et c’est pourquoi nous investissons année après année afin d’accroître la contribution de la forêt privée au développement du Québec et de ses régions. En plus des mesures déjà mentionnées précédemment, d’autres mesures sont en place pour soutenir la mise en valeur de la forêt privée dont la hausse du seuil d’exemption de la taxe sur les opérations forestières, la bonification du remboursement des taxes foncières accordé aux producteurs forestiers, l’étalement du revenu pour les producteurs forestiers, le Programme de financement forestier, les mesures de protection forêts privées contre le feu, les insectes et les maladies, la réalisation de travaux d’inventaires forestiers ainsi que la production de plants pour le reboisement en forêt privée. Toutes ces actions témoignent de notre volonté commune de faire de la forêt privée une forêt qui contribue, de façon durable, au développement du Québec et de ses régions.

3) À la suite des annonces budgétaires, il y a eu une certaine confusion, à savoir si ces investissements s’échelonnaient sur 3 ou 5 ans en forêt privée. Nous avons compris que les agences auront à utiliser ces sommes sur 3 ans, mais que pour le reboisement, ce délai pourrait être allongé pour faire face au manque de plants. Est-ce bien le cas ?

Dernièrement, nous avons précisé les attentes du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs auprès des agences régionales de mise en valeur des forêts privées concernant l’application des investissements supplémentaires de 41,1 M$.

Afin de continuer à profiter de l’accroissement de la récolte de bois des deux dernières années, le Ministère demande une planification des travaux sur trois ans pour les activités admissibles visant à mobiliser du bois. Cette précision confirme que la priorité du Ministère demeure la mobilisation des bois afin d’atteindre, voire dépasser l’objectif de 6,4 Mm3 de bois récoltés en forêt privée et destinés aux usines de transformation des bois du Québec.

Pour la remise en production des aires mal régénérées, soit celles affectées par la tordeuse des bourgeons de l’épinette ou en friche, la planification pourra s’étaler sur cinq ans en raison du délai de production des plants.

4) L’État donne plus de moyens aux acteurs de la forêt privée. Quelles sont vos attentes envers les partenaires de la forêt privée ?

Les mesures mises en place par le Gouvernement sont des leviers pour accroître la mise en valeur des forêts privées et la récolte de bois en vue d’approvisionner les usines du Québec. Le Ministère s’est d’ailleurs doté, en collaboration avec tous les partenaires de la forêt privée, d’un Plan d’action national sur la mobilisation des bois 2016-2019. La production de bois en forêt privée a atteint 6,2 Mm3 en 2017 et rappelons que le Ministère et les partenaires de la forêt privée sont engagés à atteindre une production de 6,4 Mm3 d’ici la fin de 2018.

Ce n’est qu’avec une réelle implication des producteurs forestiers et une participation de toutes les parties impliquées, que davantage de superficies seront aménagées et que la cible de production de bois pourra être atteinte. Le bois provenant de la forêt privée est crucial pour assurer l’essor de l’industrie forestière québécoise.

Les forêts privées peuvent générer davantage de richesses et d’emplois liés à la sylviculture, aux opérations de récolte et à la transformation du bois, tout en maintenant les écosystèmes forestiers sains et résilients. Il est donc primordial que nous travaillions ensemble pour atteindre cet objectif commun.

5) Il y a des sommes réservées au développement de scénarios sylvicoles et pour de nouveaux traitements sylvicoles. Pouvez-vous nous en parler? Que représente l’investissement nécessaire?

Plusieurs forêts feuillues et une partie des forêts mixtes sont systématiquement évitées par les industriels en raison d’une proportion trop importante de bois feuillus non propices au sciage. Les bois de qualité (feuillus et résineux) disséminés dans ces forêts ne peuvent être transformés et ne contribuent pas à la richesse collective.

Dans le cadre du Plan économique du Québec de mars 2018, une somme de 500 000 $ est réservée à la production d’analyse de rentabilité et à la réalisation de projets pilotes terrain (récolte, livraison et transformation de bois) dans les régions du Québec touchées par des problématiques de forêt de faible valeur. Une partie de cette somme servira au développement de nouvelles modalités permettant de réduire la récolte de bois de faible qualité, sans mettre en péril la durabilité de la forêt.

6) Il y aurait aussi de l’argent réservé pour la recherche concernant les cours à bois. Que cherchez-vous à analyser et à documenter? Quel est le montant investi dans ce dossier?

Les forêts feuillues et mixtes sont souvent hétérogènes. Afin de tirer le maximum de richesse de ces forêts, il importe d’assurer une allocation efficace des différents produits du bois en intégrant les besoins des nombreux utilisateurs et en favorisant les échanges entre ceux-ci. Dans le modèle d’affaires industriel actuel, cette intégration est souvent sous optimale.

En effet, dans la chaîne d’activités d’approvisionnement en bois, l’utilisation de gare de triage est une pratique très peu utilisée au Québec. Par contre, plusieurs entreprises à l’extérieur du Québec exploitent ce type de cours depuis plusieurs années et y trouvent avantage. Des études ont démontré qu’il y aurait des économies non négligeables à faire avec la mise en place de ce type d’activités.

Une somme de 1,5 M$ sur 3 ans est investie pour réaliser des tests opérationnels sous forme de projets pilotes sur le terrain. Ces projets permettront de s’assurer que les gains prévus dans les études se matérialisent sur le terrain.