Certification forestière: le Québec est-il encore souverain en matière d’aménagement forestier?

« La certification, c’est un mécanisme de dialogue civique pour, qu’ensemble, on s’impose des contraintes vivables, de manière à préparer une plus belle forêt pour nos enfants et nos petits-enfants. » - Luc Bouthillier

« La certification, c’est un mécanisme de dialogue civique pour, qu’ensemble, on s’impose des contraintes vivables, de manière à préparer une plus belle forêt pour nos enfants et nos petits-enfants. » - Luc Bouthillier

Photo: Guy Lavoie

15 Déc. 2015

Le 19 novembre dernier, l’Université Laval a été l’hôte d’une table ronde portant sur la certification forestière au Québec. La question qui fut débattue est la suivante : dans le contexte actuel, sommes-nous encore maîtres de notre forêt?

Clara Canac-Marquis

Un panel diversifié

L’une des particularités de la certification forestière est qu’elle interpelle des acteurs de tous azimuts, les forçant à se pencher conjointement sur les tenants et les aboutissants de l’aménagement forestier. La structure organisationnelle du Forest Stewardship Council (FSC), lequel fut particulièrement critiqué (en bien comme en mal!), illustre bien ce caractère rassembleur de la certification: sa gouvernance est assurée par quatre chambres au Canada – autochtone, économique, environnementale et sociale – lesquelles disposent de droits de vote égaux.

La table ronde qui s’est tenue à l’Université Laval a, elle aussi, accueilli des acteurs forestiers oeuvrant dans des domaines divers. Ainsi, étaient rassemblés: CHRISTIAN AWASHISH, chef de la communauté atikamekw d’Opitciwan en Haute-Mauricie, LUC BOUTHILLIER, professeur en politique forestière à l’Université Laval, RONALD BRIZARD, sous-ministre associé aux Forêts, à la Faune et aux Parcs, SOPHIE GALLAIS, chargée de projet chez Nature Québec, et ANDRÉ TREMBLAY, président-directeur général du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ).

La question posée en a vraisemblablement intéressé plusieurs. Quelque 150 personnes se sont présentées à l’Université Laval et à ce nombre s’ajoute une cinquantaine de personnes qui ont assisté en direct à l’événement par webdiffusion. Bref, le campus a accueilli un panel diversifié et une foule nombreuse!

Ouverture de la soirée

C’est le sous-ministre associé aux Forêts qui a cassé la glace en faisant un bref topo de l’évolution de nos pratiques forestières au cours des 30 dernières années. Ronald Brizard a souligné la volonté de l’État de se mettre au diapason de «l’évolution des connaissances, mais aussi des valeurs québécoises». Protection accrue des cours d’eau et des habitats fauniques, signature de la Paix des Braves, mise en place de la limite nordique des forêts attribuables, etc.; l’aménagement forestier au Québec a beaucoup évolué au cours des dernières années. «On a soustrait à la récolte 46% de la forêt boréale, 76% de l’habitat du caribou forestier et 80% des forêts intactes», a-t-il résumé.

Il a également mentionné que l’État québécois «est et sera toujours présent à l’échelle nationale et internationale pour défendre [son] régime forestier et faire en sorte qu’il soit évalué à juste titre». Le ton de la soirée était lancé!

Sophie Gallais a elle aussi fait état de l’évolution de la gestion forestière au Québec, laquelle se veut de plus en plus régionalisée et participative. «À l’époque des concessions forestières, étions-nous maîtres de notre forêt? Qui l’était?», a-t-elle soulevé. La chargée de projet chez Nature Québec a rappelé que la certification est un outil de marché volontaire, ce à quoi FRANÇOIS DUFRESNE a renchéri en qualifiant le FSC «d’atout inestimable afin de mettre sur le marché des produits qui sont demandés de plus en plus à l’échelle mondiale».

Plutôt que de traiter d’historique ou de mise en marché, le professeur Luc Bouthillier s’est montré tourné vers l’avenir: «Je ne sais pas si on est maître de nos forêts, mais je sais que l’on est maître de notre destin et que nous avons des choix à réaliser pour transmettre ces forêts aux générations futures. […] La certification nous amène à nous poser les bonnes questions pour qu’on se comporte en véritables intendants, pour transmettre un héritage.»

Les sujets chauds

La question autochtone fut particulièrement discutée lors de la table ronde. Le chef Awashish a indiqué que les «autochtones sont les premières victimes du développement» et que le régime forestier québécois est mal adapté à la nation Atimakek puisque le développement y est planifié sur la base de l’unité d’aménagement plutôt que sur la base des lots familiaux traditionnels. Il a reconnu instrumentaliser la certification FSC, «non pas par gaieté de coeur», mais pour faire valoir ses revendications territoriales. À cet effet, André Tremblay a noté que l’industrie perd actuellement des certificats pour des raisons qui sont «absolument hors de notre contrôle». «Dans un cadre de certification forestière, je pense qu’on va au-delà dans l’application [du consentement libre, préalable et éclairé] de ce que ça devrait être», a-t-il jugé. Ronald Brizard, quant à lui, a douté de la légitimité de la certification de juger des discussions qui ont lieu entre le gouvernement du Québec et les nations autochtones.

Parmi les autres sujets qui furent abordés lors de la soirée, notons le caribou forestier, les paysages forestiers intacts, l’instrumentalisation de la certification par les Organisations non gouvernementales (ONG) et la marchandisation des produits forestiers. À ce sujet, tous les panélistes se sont entendus sur le fait que la certification est un outil de marché volontaire, lequel devrait aider le Québec à tirer un avantage concurrentiel de sa forêt.

André Tremblay a insisté sur l’importance de «protéger le volume disponible à la récolte pour permettre à l’ensemble de la structure industrielle du Québec de maintenir ses activités de façon compétitive», alors que Sophie Gallais a rappelé les conclusions du rapport Beauregard paru en février 2015: «Il faut passer d’une logique de volume de bois à une logique de valeur de bois», a-t-elle résumé.

Finalement, Luc Bouthillier a conclu la soirée de façon éloquente: «La certification, c’est un mécanisme de dialogue civique pour, qu’ensemble, on s’impose des contraintes vivables, de manière à préparer une plus belle forêt pour nos enfants et nos petits-enfants.»

Une initiative étudiante

Enfin, il est à souligner que cette table ronde est le fruit d’une initiative de BENOIT TRÉPANIER, finissant au baccalauréat en aménagement et environnement forestiers et président de l’Association étudiante de sa faculté.