Coupure de 5,7 M$ en forêt privée: une table de travail est créée

Face à la grogne concernant les coupeurs en forêt privée, le ministère a accepté de mettre sur place une table de travail pour trouver des solutions.

Face à la grogne concernant les coupeurs en forêt privée, le ministère a accepté de mettre sur place une table de travail pour trouver des solutions.

Photo: Guy Lavoie

11 Août. 2014
Marie-Claude Boileau

Lors de l’étude des crédits budgétaires du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) tenue à la fin juin, les groupements forestiers ont appris avec stupeur qu’on couperait 5M$ dans les investissements sylvicoles dans en forêt privée et 700 000$ dans le programme de création d’emploi en forêt (PCEF). Face à la grogne, le ministère a accepté de mettre sur place une table de travail pour trouver des solutions.

RÉNALD BERNIER, président du Regroupement des sociétés d’aménagement forestier du Québec (RESAM), a été surpris d’apprendre du ministre LAURENT LESSARD que le 5M$ ajoutés dans l’investissement sylvicole en forêt privée ne faisait pas partie des sommes allouées cet été alors qu’ils avaient été confirmées par l’ex-première ministre, Pauline Marois, lors du Rendez-vous sur la forêt québécoise de novembre dernier. Il n’y avait aucun signal qui laissait prévoir ces coupures. D’autant plus que le gouvernement libéral avait annoncé un investissement supplémentaire de 42 M$ pour effectuer des travaux sylvicoles en forêt publique quelques semaines plus tôt.

Très rapidement, RESAM s’est mis en mode solution. D’ailleurs, le ministre Lessard a créé la Table des partenaires de la forêt privée. Une rencontre aura lieu en août ou au début septembre. M. Bernier croit qu’il est notamment possible de récupérer cet argent dans le fonctionnement du ministère. «Nous avons bon espoir. Nous croyons être capables de trouver une solution avec le ministre pour que les sommes manquantes soient au rendez-vous d’ici la fin de la saison. Bien que nous n’ayons pas eu encore de confirmation du ministre, nous sommes réconfortés par le fait que le ministère est ouvert et nous écoute lorsqu’on parle», indique-t-il.

Le président de RESAM mentionne qu’il faut demeurer réaliste, car tous les programmes du ministère seront révisés. «Tous les acteurs de la forêt privée ont un rôle à jouer. Il faut se demander comment rendre notre programme encore plus attrayant pour le Conseil du Trésor. On sait déjà qu’il produit de la richesse, génère du bois pour l’industrie et créé des emplois importants en région. Il y a sûrement moyen de le rendre plus attrayant et plus efficace», soutient-il.

Mal accueilli

Du côté des groupements forestiers, on a très mal accueilli la nouvelle. PIERRE BARIL, directeur général de Terrabois, estime que cette décision aura des impacts majeurs sur les regroupements, particulièrement dans l’ouest de la province. Pour son groupement forestier, qui dessert trois agences forestières, soit Lanaudière, Laurentides et l’Outaouais, les coupures représentent une perte de 257 000$, soit près du tiers de son budget.

Ce qui le désole le plus c’est qu’on n’ait pas averti les organisations. «On envoie un signal que c’est important d’investir en sylviculture pour la forêt publique. Puis, du jour au lendemain, on coupe 5M$ en forêt privée. On ne comprend vraiment pas pourquoi et on a eu très peu d’explication», déplore-t-il.

En outre, plusieurs ont embauché du personnel et commencé la plantation d’arbres. «Il y a peut-être des gens qui ont refusé des emplois ailleurs, et là, on va probablement devoir les mettre à pied», avance M. Baril. Il ajoute que son organisation ne peut pas se tourner vers la forêt publique puisque sa région n’en possède pas tout comme l’Estrie, la Montérégie et la Beauce qui seront affectées par cette coupure.

Mystère

De retour de vacances et d’un séjour en Suède, LUC BOUTHILLIER, enseignant à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval, a appris la nouvelle avec beaucoup d’étonnement. Bien qu’il n’ait pas eu accès aux études qui ont appuyé cette décision, il s’agit selon lui d’un mystère. «Je ne comprends pas la logique derrière. Un projet est bon quand on obtient le plus d’impact pour chaque dollar investi. De là où je suis, ça me semble plus intéressant en terme de rentabilité de miser sur la forêt privée», indiquet- il.

Le professeur peut comprendre qu’il y a une préférence pour la forêt publique à la forêt privée. Lorsqu’on obtient une garantie d’approvisionnement, on doit respecter des règles établies, ce qui peut paraître simple, contrairement à la forêt privée où l’on doit négocier et s’entendre avec les propriétaires de lots boisés. Cette façon de travailler, rappelle-t-il, est issue d’une longue tradition alors que la culture forestière au privé est plus récente et encore à bâtir. Aller s’approvisionner dans la forêt publique est une solution sur laquelle M. Bouthillier s’interroge puisqu’elle s’essouffle. Il explique que l’approvisionnement en forêt publique s’effectue de plus en plus au nord où l’on retrouve la forêt boréale, vieille et vierge ainsi que de l’épinette noire qui possède une qualité de fibre dite exceptionnelle. Or, il y a ici un enjeu de conservation. «Ce n’est pas un hasard si des environnementalistes vont exiger de protéger la vieille forêt. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement a pris l’engagement de faire de l’aménagement écosystémique. Oui, il y a plus d’aires protégées; oui, les pratiques forestières sont différentes. Reste que ça diminue le tas de bois en forêt publique, ça augmente les coûts de récolte pour ces nouvelles pratiques et certains points de transformation sont loin. C’est du bois qui coûte cher à transformer et qui a un impact sur la marge de profitabilité de nos industries. La chose la plus simple serait de s’appuyer un peu plus sur la forêt privée», juge-t-il.

Les dix dernières années n’ont pas été faciles pour les propriétaires forestiers. Selon M. Bouthillier, cette coupure envoie le message suivant : «asseyez-vous et regardez votre forêt pousser». «En terme de politique forestière pour le Québec, c’est un bien mauvais signal», estime-t-il. Il ajoute qu’il y a beaucoup d’attente envers la forêt publique. Au fur et à mesure que l’économie reprendra, les industries auront davantage besoin de matière pour leurs usines. Ce qui amènera une demande multiple à l’égard de la forêt publique. «Ça permet d’offrir de bons emplois, mais on cherche le trouble avec les environnementalistes, les amateurs de chasse, de pêche et de paysage, tandis que nos compétiteurs américains ne vont regarder que ça. Ils diront qu’on a des avantages indus à l’égard de la forêt publique», fait-il remarquer.

D’après lui, miser sur la forêt privée est une option plus intéressante. «Puisqu’elle est privée, sa fonction première est la production de matière ligneuse. Un comportement qu’on devrait encourager. Bien sûr, il faudra développer des modèles d’affaires», souligne M. Bouthillier. Une partie du travail a été accomplie avec la reconnaissance des groupements forestiers, la reconnaissance fiscale du propriétaire forestier, des programmes multi-annuels et une structure de contrôle qui serait peutêtre encore à améliorer. «Au lieu d’envoyer de l’eau froide (coupure de 5.7M$), il faudrait catalyser les ressources», conclut-il.