Coupures en forêts privées: 7 questions à Luc Bouthillier

Professeur à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval, Luc Boutillier.

Professeur à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval, Luc Boutillier.

Photo: Guy Lavoie

11 Juin. 2015

Professeur à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval, LUC BOUTHILLIER a accepté de répondre aux questions du Monde Forestier pour partager son opinion et sa vision sur les coupures faites par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) dans les programmes touchant à la forêt privée.

Marie-Claude Boileau

Le rapport de Robert Beauregard nous indiquait que la forêt privée du Québec représente environ le tiers de la possibilité forestière du Québec. La province a-t-elle besoin du bois de la forêt privée afin que le secteur forestier puisse profiter pleinement du marché et de la hausse des produits du bois?

Prenons un exemple un peu loufoque: la forêt privée n’existe pas. Il faudrait se rabattre uniquement sur la forêt publique. Ce faisant, on s’apercevrait que toute la possibilité forestière serait utilisée. Puisque l’économie forestière ne va pas si bien que ça, il n’y a pas beaucoup de marge de manoeuvre pour grossir et faire autre chose. Comme on est au nord du nord, faut-il se surprendre que faire de la récolte coûte cher? Donc, on utilise à peu près toutes nos capacités en forêt publique et ça commence à coûter très cher. Et comme il s’agit de la forêt publique, elle doit répondre à une demande sociale plus complexe qu’en forêt privée. Il s’agit d’éléments de la biodiversité jusqu’à la production de bois en passant par le développement régional, autochtone ainsi que récréotouristique. Chaque fois, on s’attend à ce qu’un industriel aille accomplir ces différentes fonctions tout en satisfaisant les siennes. Ça aussi ce sont des contraintes qui font exploser les coûts.

Pendant ce temps-là, on a 14 millions de mètres cubes de bois qui pourraient être récoltés tous les ans en forêt privée, mais on en récolte à peine quatre. On importe plus de bois rond qu’on va en chercher dans la forêt privée. Pas beaucoup plus, mais c’est quand même exceptionnel et extraordinaire de savoir qu’on importe plus de bois rond qu’on en récolte en forêt privée. Cette forêt est à proximité des usines. Il existe plusieurs avantages qui font que normalement, ça devrait être économiquement intéressant pour un industriel de faire affaire avec un acteur de la forêt privée. Maintenant, il faudrait bâtir une relation d’affaires et c’est ça qui semble bien compliqué.

Plusieurs programmes servent à financer la réalisation de travaux sylvicoles au Québec en forêt privée et publique. Selon vous, quel avenir a la forêt privée avec les coupures en forêt privée annoncées dernièrement par le MFFP?

Ça envoie le message que les autorités ne comptent pas sur la forêt privée. Elle a peut être un avantage comparatif, mais on a choisi de se replier sur la forêt publique.

Pour les propriétaires, ce n’est certainement pas une motivation à ce que leur forêt crée de la richesse économique. Période après période, on peut vendre un peu de bois. Pour le propriétaire, c’est une source de revenu d’appoint. Cette idée qu’on pourrait intervenir avec de l’aménagement forestier sur sa terre, avec l’intention de produire du bois, les récentes coupures laissent penser qu’on n’en a pas besoin du propriétaire forestier pour participer à l’approvisionnement d’une structure industrielle.

Et les propriétaires de lots? Plusieurs estiment qu’ils ne veulent plus couper leur bois. Est-ce vrai? Ont-ils intérêt (financier ou autre) à mettre leur bois en marché? Est-ce que la baisse des prix depuis 2005 (19%) explique cette situation? Sans les investissements du provincial par l’entremise des programmes, est-ce intéressant pour eux de profiter de ce marché haussier?

Récolter du bois demande des efforts qui doivent être récompensés par un prix. Actuellement, les prix ne sont pas du tout intéressants. Une vaste enquête a été menée il y a deux ans par la Fédération des producteurs de bois du Québec auprès de plus de 2200 propriétaires. Lorsqu’on essaie de comprendre pourquoi les propriétaires ne mettaient pas du bois en marché, ils répondaient spontanément qu’il n’y a pas de prix. Parmi les 130 000 propriétaires, il y en a peut-être 45 000 qui mettent du bois en marché au moins une fois par cinq ans.

Comment se fait-il que la majorité ne mette pas du bois en marché? Ce n’est pas juste une question de prix, mais de motivation. Encore une fois, l’enquête révèle que les gens sont propriétaires d’un lot pour le bonheur d’être propriétaires, pour avoir quelque chose à léguer à leurs enfants et profiter de la nature. Puis, la production de bois apparaît comme un éventuel revenu d’appoint. Il faut savoir que dans la tête du propriétaire, aller chercher du bois de chauffage, ça fait partie des motivations. Ça devient intéressant de dire que les programmes d’incitation à l’aménagement de la forêt privée devraient s’inscrire dans les motivations des propriétaires. Parce qu’une forêt laissée à elle-même ça peut être beau et peut-être pas, mais souvent ce ne l’est pas. Il n’y a rien comme de manipuler un peu le couvert forestier pour améliorer le paysage et la régénération forestière, garder une forêt plus en santé et améliorer les habitats fauniques.

En faisant ça, on pourrait également améliorer la contribution de la forêt privée à l’appareil industriel. Ce sur quoi il faut être clair, c’est quand le gouvernement met sur pied un programme d’aménagement, ce sont les taxes de tout le monde, il faut qu’il y ait un retour à la caisse commune, à l’État. C’est extrêmement important. Et celui-ci est garanti quand il y a du bois de mis en marché. C’est le grand défi.

En coupant le Programme de mise en valeur de la forêt privée d’une dizaine de millions de dollars, on se prive d’un outil important pour redonner au secteur privé forestier les moyens de créer de la richesse comme il le faisait auparavant. Le marché a évolué, on a besoin de moins de papier qu’avant 2006. On a connu une crise dans le secteur de la construction aux États-Unis, faisant diminuer la quantité de bois d’oeuvre, mais depuis, la situation s’est améliorée et c’est sans compter avec les nouveaux produits. La plupart des industriels disent que le bois coûte trop cher. Qu’est-ce qu’on attend pour se replier sur une solution qui pourrait faire baisser le coût du bois, le coût des approvisionnements tout en faisant une offre intéressante pour les propriétaires?

Quelle serait la meilleure stratégie pour augmenter la récolte de bois en forêt privée?

Un, de se mettre à l’écoute des motivations des propriétaires. Le deuxième point, et un n’exclut pas l’autre, c’est qu’il faut conclure des relations d’affaires qui font que si l’on a un bon prix pour le propriétaire, ça contribue à diminuer la variable coût pour l’industriel. Ce sont les deux grandes conditions.

Lorsque l’on dit que la forêt privée québécoise est devant un «mur de bois», que veut-on dire? Est-il logique de croire que l’on peut arrêter la sylviculture de base pour faire de la récolte et recommencer la sylviculture de base par la suite?

Cette métaphore du «mur de bois», elle est un peu étrange. On a mis des efforts considérables en sylviculture dans les années 1970. Puis, on a donné un grand coup d’accélérateur en 1983 où l’on avait des cibles extrêmement ambitieuses de reboisement qu’on n’a jamais atteintes.

Près de 40 ans plus tard, on a eu un bon taux de survie dans la plupart des cas. Il y a donc beaucoup de bois sur pied d’où l’histoire de «mur de bois». Pour une forêt âgée de 35 à 45 ans, on peut utiliser la sylviculture pour l’améliorer en volume ou en qualité, mais il faut une sylviculture plus fine. Il est possible de continuer à cultiver le fameux «mur de bois». C’est comme si l’on était face à un dilemme: est-ce que je continue à planter des arbres ou s’il est important de récolter des arbres? C’est peut être les deux. On peut songer à diminuer un peu le reboisement et aussi les efforts sylvicoles pour des peuplements en bas âge, pour mettre plus d’emphase sur une sylviculture plus spécifique à des peuplements forestiers qui sont de jeunes adultes. Ce faisant, on va produire avec ces forêts-là le bois qu’on veut selon les spécificités technologiques et surtout à proximité de nos centres de transformation. Il y aura sûrement une récolte, les arbres ont eu le temps de mûrir suffisamment pour que chaque fois que l’on fait une éclaircie, il puisse y avoir une récolte commercialisable. Tout ça est logique.

Toutefois, l’idée qu’on fait face à «un mur» de bois exigeant que tous les efforts sylvicoles lui soient destinés est un leurre. En cette période de rigueur, il faut s’assurer que les deniers publics soient utilisés là où l’espérance de rendement est la plus grande. Étrangement, on devrait s’attendre à ce que la forêt privée soit un lieu privilégié si l’on veut avoir le meilleur impact pour chaque dollar investi en sylviculture. Les dernières annonces gouvernementales nous disent exactement le contraire. On préfère investir en sylviculture en forêt publique par rapport à la forêt privée. Pour être gentil, c’est contre-intuitif.

Certaines régions forestières du Québec oeuvrent presque exclusivement en forêt privée et vice-versa. En coupant dans les investissements en forêt privée, favorise-t-on certaines régions au détriment d’autres?

Fatalement! C’est dramatique pour une région comme le Bas-Saint-Laurent. En fait, tout ce qui est au sud du Saint-Laurent n’est pas choyé par cette décision-là. Et même régionalement, comme à Lac-Saint-Jean : au nord c’est de la forêt publique, ça vaut la peine d’y pratiquer la sylviculture, mais pour les terres proches du lac on aura beaucoup moins de ressource consacrée à ça. Pourtant là où ça pousse le mieux, c’est proche des usines, à proximité du lac.

Évidemment, il y a une grosse différence entre les deux situations et ça s’appelle l’être humain. Il y a des propriétaires qu’il faut convaincre, il y a des organisations de propriétaires qui doivent être mises dans le coup. Effectivement, on peut voir ça comme des intermédiaires, ce ne sont pas des indésirables. Ce n’est pas une mission impossible de faire une sylviculture très rentable, productive et utile à la société dans toutes les formes de production qu’on peut avoir de la part de la forêt privée. Ça vaut la peine de travailler avec les propriétaires de la forêt privée.

Croyez-vous que volontairement ou non le gouvernement provincial favorise la forêt publique au détriment de la forêt privée?

Je ne sais pas. Volontairement j’espère que non. Mais ça ne prend pas un gros cours de foresterie pour comprendre que dans une perspective de rendement et dans une perspective de diminution des coûts d’approvisionnement, la forêt privée puisse, dans plusieurs cas, être mieux positionnée que la forêt publique.

Il y a sûrement d’autres éléments qui viennent motiver la logique de privilégier la forêt publique au lieu de la forêt privée. Est-ce que c’est une logique électorale? Une logique industrielle ou une aversion pour la structure de mise en marché de la forêt privée qui motive les entreprises à préférer la forêt publique? Loin de moi l’idée que cette structure de mise en marché est parfaite, elle a besoin d’une mise à jour. Justement, ce serait l’occasion.