ENTREVUE AVEC LUC BOUTHILLIER

Depuis 20 ans, qu’est-ce qui a changé dans la gestion de nos forêts?

Luc Bouthillier et en arrière-plan, Louis Pelletier, Forestier en chef.

Luc Bouthillier et en arrière-plan, Louis Pelletier, Forestier en chef.

Photo: Guy Lavoie

13 Fév. 2019

Depuis 1999, la foresterie au Québec a bien changé. LUC BOUTHILLIER, professeur au département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval a discuté avec Le Monde Forestier des difficultés qu’a connu le secteur, des changements dans la foresterie québécoise, de ses impacts sur la ressource et sur ceux qui y vivent ou y travaillent.

Guy Lavoie

M. Bouthillier : « D’abord une statistique : en 1997, il se récoltait autour de 44 M de m3 et aujourd’hui, si on compte la forêt privée, on est à environ 29 M de m3. Il y a eu une chute drastique. La pression a nécessairement été beaucoup relâchée sur la forêt. Un évènement important qui explique cette baisse est la crise du bois d’œuvre en 2002. La 4e guerre du bois d’œuvre a aussi fait mal et ensuite la crise économique… Elle a commencé avec une crise immobilière, donc ça a eu un impact instantané sur les produits du bois en faisant chuter les prix parfois sous les coûts de revient. Depuis l’an 2000, il y a aussi le fait que l’industrie des pâtes et papiers n’est plus que l’ombre d’elle-même. C’est un phénomène structurel, que vous connaissez bien dans les médias ! Le papier comme véhicule d’information n’est plus le support privilégié.»

LA GESTION DES FORÊTS COMME ENJEU POLITIQUE

La forêt n’est habituellement pas un sujet à l’avant-plan de l’agenda des politiciens en campagne. Pourtant, la forêt «devient un enjeu de la campagne électorale de 2003. Il faut remonter LOMER GOUIN (NDLR: premier ministre du Québec de 1905 à 1920) pour que la forêt soit un enjeu électoral. Bien sur, ça l’est toujours de façon très locale, mais à l’échelle du Québec, il faut donc remonter très loin. Puis en 2003, JEAN CHAREST annonce que s’il est élu, il va lancer une commission d’enquête. Le premier ministre de l’époque, BERNARD LANDRY va emboiter le pas. Finalement en octobre 2003, la Commission Coulombe est lancée. Le rapport va identifier des problèmes, entre autres sur la manière de calculer la possibilité de récolte. Le document est très prudent dans ses conclusions, mais il laisse sous-entendre qu’on a été optimiste dans la façon de calculer la pression de récolte qu’on peut appliquer à la forêt.»

Le rapport est publié en 2004. En avril 2005, donc an plus tard, la possibilité forestière dans le résineux est coupée d’un peu plus de 20% en forêt publique.

LA SUITE DU RAPPORT

Est-ce que les avenues explorées dans le rapport Coulombe ont donné lieu à des changements dans les institutions et sur le terrain ? Pour le professeur Bouthillier, la réponse est oui. Entre autres exemple, on va créer le bureau du Forestier en chef (FEC). « Essentiellement, sa mission est de calculer quelle est la pression de récolte acceptable selon les capacités de la forêt. Une des grandes institutions qui découle de tout le brassage de la Commission Coulombe, c’est le FEC. Et on a franchi une nouvelle étape il y deux ans quand le FEC a affirmé avoir de bonnes façons de calculer la possibilité naturelle, et que maintenant le temps est venu de passer à cette étape où l’on va être sérieux dans la culture de la forêt. Ce qui a donné lieu à la Stratégie nationale de production de bois qui a été déposée pour consultation en juin 2018.»

PATIENCE

« Quand on fait le bilan du secteur forestier, il faut toujours réaliser que c’est une œuvre de patience. Faire le bilan des changements introduits depuis 1997, donc sur une période de 20 ans, c’est à peine assez pour commencer à voir des choses sur le terrain. Cependant le bureau du FEC en 2005, c’est concret, c’est immédiat et les états de la forêt déposés en 2010 et 2015 attestent de nombreux changements.»

Autre élément concret: le nouveau régime forestier de 2010, avec un engagement à faire une foresterie différente inspirée de valeurs écosystémiques. Peut-on en voir les effets sur le terrain ? « Pas tout de suite, ça demande de la patience. Néanmoins, on voit bien qu’il y a des pratiques qui sont différentes. On a encore des croûtes à manger, mais il faut avoir le courage de l’imperfection…»

Selon le professeur à l’Université Laval, plusieurs choses ont changé. Les travailleurs et l’industrie elle-même ont dû s’adapter, mais pour en mesurer les effets, la patience est de mise. « On a parlé des aires protégées dans l’Erreur boréale en 1999, c’était critiqué. On était à un peu plus de 1% du territoire forestier qui était protégé. Maintenant on est à presque 10%. Il faut faire attention. C’est spectaculaire, mais il y en a plus de la moitié de tout ça qui est dans la zone dite non commerciale. Mais on a quand même progressé! Il y a un statut. Et les discussions vont bon train pour essayer de trouver la voie du milieu : les fameuses aires protégées polyvalentes aussi appelées «paysages humanisés», où la priorité est la conservation, mais on peut permettre certains prélèvements. C’est peut-être la solution pour augmenter les superficies d’aires protégées dans les zones habitées.»

LES TRAVAILLEURS ET L’ÉTAT

« Ils (les travailleurs de l’industrie) se sont fait brasser par la crise du bois d’œuvre, la crise économique, le virage numérique, etc. Ça a créé beaucoup d’insécurité, à raison! Même chose pour nos industriels et la constellation d’acteurs qui gravitent autour d’eux. Le résultat est qu’à chaque fois que l’État a imposé de nouvelles règles du jeu il y eu de la résistance.»

Et l’État, qu’en est-il de son implication ? « Il a repris le contrôle du bien public (NDLR : les forêts publiques). C’est loin d’être parfait, mais c’est plus que ce qu’il y avait il y a 20 ans ! L’autre grande contribution, c’est qu’à l’époque, on accusait le gouvernement de donner le bois. Aujourd’hui, on ne peut plus dire ça. Il y le Bureau de mise en marché des bois (BMMB). Désormais on reçoit un peu plus par mètre cube. C’est pas le pactole qu’on imaginait. De plus le système d’enchères n’a pas modifié l’écosystème industriel. Mais on a maintenant un système qui alloue le bois au plus offrant. Les bois sur pied de la forêt publique au plus offrant, c’est pas rien ! »

« La ressource eau, la protection des habitats fauniques et des zones de villégiature, etc. Tout ça a explosé dans les 20 dernières années. On part de loin. Le premier guide de bonnes pratiques sur la protection des autres ressources différentes du bois, remonte à 1976. Ça va devenir le RNI (NDLR: Le Règlement sur les normes d’intervention dans les forêts du domaine de l’État) au tout début des années 90. Mais si on prend l’engagement de faire de l’aménagement échosystémique, il faut tenir compte des autres ressources. Le RNI devait être ajusté. Il avait un caractère très défensif. On voulait contraindre l’exploitation forestière de manière à ne pas nuire aux autres ressources. Mais si on se décidait plutôt à faire de l’aménagement forestier pour avoir à la fois plus de bois et plus d’autres ressources? C’est ça le virage du RADF (NDLR: Règlement sur l’aménagement durable des forêts du domaine de l’État). Ça a quelques années d’application. Est-ce suffisant pour constater quelques changements que ce soit? Il y a un élément où l’on peut déjà percevoir des changements. Il s’agit de la disposition du réseau routier et la protection des autres ressources quand on construit un chemin. Sur cet aspect, il y a beaucoup de changements entre le RNI et le RADF. Pour le Pour le reste, c’est tellement vaste! Mais il y a un nouvel esprit (derrière le RADF). Un esprit écosystémique qui est un mélange de multi-ressources, de participation du public et de sensibilité à la dynamique de la forêt. Toutes ces considérations n’étaient pas présentes à la fin des années 90. Si on compare la liste des contraintes et exigences pour les travailleurs et les industriels aujourd’hui à il y a 20 ans, c’est le jour et la nuit. On ne peut pas être catégorique pour dire que tout ces changements et contraintes font une différence. Il est trop tôt pour le savoir. Mais il y a une responsabilité des pouvoirs publiques et du public en général à exiger une reddition de compte et un suivi environnementale.»