Devises, ententes et sortie de crise: entrevue avec Michel Vincent, directeur économie et marché au CIFQ

«Les coûts demeurent aujourd’hui le problème majeur du secteur forestier québécois. Les scieurs québécois sont les seuls à avoir subi une perte financière en 2014 en Amérique du Nord.» - Michel Vincent

«Les coûts demeurent aujourd’hui le problème majeur du secteur forestier québécois. Les scieurs québécois sont les seuls à avoir subi une perte financière en 2014 en Amérique du Nord.» - Michel Vincent

Photo: Guy Lavoie

3 Nov. 2015

Le Monde Forestier: Présentement, la devise canadienne est plus faible que l’américaine. Il y sûrement des effets positifs et négatifs… Quels sont-ils ?

Michel Vincent: Je crois que les effets positifs l’emportent amplement sur les effets négatifs.

Commençons par le côté positif. Le Québec demeure une région exportatrice en général et le secteur forestier se distingue comme un des plus grands contributeurs à la balance commerciale (valeur des exportations moins celle des importations). Comme nos transactions aux États-Unis se réalisent en dollars américains, un dollar à 0.75 $US nous permet de bénéfi cier d’une prime de 33 %. Par exemple, un prix de vente de 300 $ US/Mpmp se traduit par un revenu brut d’environ 400 $ CA. Il s’agit toutefois d’une analyse un peu statique de la situation. Dans les faits, dans un marché d’acheteurs comme celui que nous vivons présentement, nos clients réussissent à s’accaparer d’une proportion non négligeable de cette prime en faisant diminuer le prix en dollars américains.

Au moment d’écrire ces lignes, les marchés du bois d’oeuvre répondent davantage aux baisses de la devise canadienne que des forces de l’offre et de la demande. La baisse de la devise canadienne qu’on observe depuis environ 15 mois se veut néanmoins un vent d’air frais pour le secteur manufacturier de l’est canadien, principalement situé en Ontario et au Québec et fortement axé sur les marchés extérieurs.

Ces deux provinces profitent doublement de la baisse du taux de change puisque ce dernier provient essentiellement de la baisse des cours du pétrole et, par conséquent, du prix à la pompe pour notre carburant et notre chauffage. C’est comme une augmentation de salaire consentie à tous les citoyens !

La baisse du taux de change montre aussi un côté négatif. De façon générale, elle a tendance à faire augmenter le taux d’inflation puisque tous nos achats étrangers, en particulier ceux provenant des États-Unis, coûtent maintenant plus cher.

Le Canada est un gros importateur. Nous avons même une balance commerciale négative, malgré ce que plusieurs peuvent croire. La Banque du Canada garde un oeil très attentif sur l’inflation et n’hésitera pas à faire augmenter jugera trop prononcée. Rappelons que la cible de l’inflation se situe à environ 2 %.

De manière plus particulière au secteur forestier, notons que plusieurs producteurs de sciage se situent le long de la frontière et s’approvisionnent en grande partie à partir de bois américain. Pour eux, la baisse de la devise canadienne signifie des coûts d’approvisionnement plus élevés.

Le même raisonnement s’applique à toutes les entreprises dont une partie des intrants proviennent des États-Unis. Ainsi, le papier recyclé, souvent produit ici-même, doit être racheté en dollars américains, donc à un coût plus élevé que lorsque la devise était au pair.

Il faut aussi comprendre pourquoi la devise canadienne a autant baissé. Cette baisse est surtout attribuable à la diminution fulgurante des cours du pétrole débutée au milieu de 2014. Or, la santé financière de l’Alberta, le plus gros producteur de pétrole canadien aura, à terme, un effet négatif sur les finances publiques de toutes les provinces canadiennes, notamment en raison des paiements de péréquation.

Finalement, mentionnons que la parité du pouvoir d’achat du dollar canadien, une mesure qui permet d’établir la valeur d’une devise en fonction de produits semblables d’autres pays, place le niveau d’équilibre de la devise canadienne à environ 0.82 $ US. C’est dire que, depuis quelques années, le dollar canadien était surévalué, en raison notamment des cours élevés du pétrole (les achats de pétrole canadien par des américains nécessitent l’achat de dollars canadiens sur les marchés internationaux. Cette augmentation de la demande pour notre devise se traduit par une hausse de sa valeur).

Les exportateurs québécois de produits forestiers ont donc fonctionné à l’intérieur d’un environnement plus difficile et la baisse observée actuellement se présente comme un juste retour à la normale.

En résumé, la baisse du dollar canadien se présente de façon généralement positive pour le secteur forestier québécois, surtout à court terme. Bien que la baisse de notre devise semble très prononcée, elle se situe présentement légèrement sous son niveau de parité de pouvoir d’achat avec le dollar américain.

LMF: Qu’en est-il de l’entente sur le bois d’oeuvre avec les Etats-Unis?

M. V.: L’Accord sur le bois d’oeuvre résineux de 2006 (ABR-2006) est maintenant chose du passé. La position majoritaire des entreprises québécoises favorisait un renouvellement de l’ABR-2006, incluant la mise en place du comité sur les exemptions régionales afin de tenir compte des changements importants que le Québec a apporté à son régime forestier en 2013.

Nous n’avons malheureusement pas senti beaucoup d’appétit de la part des gouvernements américains et canadiens pour mettre ce comité sur pied et évaluer le régime forestier québécois.

Bien que cette position du Québec demeure une balise importante pour la suite des choses, la situation est maintenant la suivante. Le Canada dispose d’une période d’un an (jusqu’au 12 octobre 2016) pour trouver un terrain d’entente avec les États-Unis. Pendant cette période, aucun litige ne sera déclenché de la part des entreprises américaines de sorte qu’on peut parler d’une période de libre-échange.

Mais attention! Cette période pourrait nous mener, à son échéance, vers une nouvelle guerre commerciale avec les États-Unis comme ce fut le cas de 2001 à 2006. Ça nous donne un an pour trouver une entente. Pour que le CIFQ supporte une éventuelle entente, celle-ci devra forcément prendre en considération les changements apportés au régime forestier québécois.

Nos estimations montrent qu’il en coûte maintenant au moins 10$/m3 de plus pour s’approvisionner. Une des raisons à la base de cette hausse vient de mesures mises en place en réponse aux demandes américaines. Il serait absurde qu’on fasse maintenant abstraction de ces changements et qu’on négocie comme si rien ne s’était passé depuis 2006.

LMF: Est-ce que l’entente sur le Partenariat transpacifique conclue récemment aura des impacts sur l’industrie forestière de chez nous (Québec et Canada)?

M. V.: L’élimination et/ou la baisse de tarifs douaniers constitue généralement une bonne chose puisqu’elle accélère le commerce entre les nations.

Évidemment, dans le cadre de négociations multilatérales comme ce fut le cas avec le PTP, les baisses de tarifs dans un secteur s’accompagnent aussi de baisses dans d’autres domaines : si tu veux un accès à mon marché, tu dois améliorer mon accès à ton propre marché. De façon individuelle, il y a donc des gagnants et des perdants.

Dans le cas du secteur forestier canadien, il s’agit évidemment de gains puisqu’on ne doit pas renoncer à quoique ce soit pour l’obtenir. La baisse des obstacles au commerce dans les pays asiatiques pour le bois d’oeuvre n’augmentera vraisemblablement pas beaucoup les exportations québécoises en raison des distances de transport. Mais, il faut penser globalement et réaliser que si des scieries de la Colombie-Britannique envoient plus de bois en Asie, ça ne peut que diminuer la pression sur le marché Nord-Américain.

Du côté des pâtes et papier, nos producteurs sont déjà actifs sur les marchés asiatiques et l’abaissement des barrières peut représenter à la fois des livraisons supplémentaires et des marges plus intéressantes. Puisque ce sont les consommateurs asiatiques qui, au bout de la ligne, en bénéficieront, ces mesures ont le potentiel de ralentir le déclin de la consommation de papier journal dans ces pays.

Bref, l’entente PTP ne peut signifier que du positif pour le secteur forestier québécois. Même si ses effets demeureront plutôt modérés, toute bonne nouvelle est la bienvenue aujourd’hui.

LMF: Nous sommes présentement au sortir d’une crise. Plusieurs organisations ont dû changer leur façon de faire et leur modèle d’affaires. Est-ce que ces changements sont complétés, est-ce qu’on ressent les effets de ces efforts?

M. V.: Le monde forestier québécois a vécu des hauts et des bas depuis ses tout débuts. Dans un monde de produits de base (commodity) la demande sera toujours directement reliée aux cycles économiques. La dernière récession a été plus profonde et plus longue que tout ce qu’on avait vu jusqu’ici et elle a certainement laissé des traces.

Le dernier cycle à la hausse a eu lieu dans le milieu des années 2000, mais nos entreprises n’en ont pas pleinement profité en raison du conflit sur le bois d’oeuvre avec les américains qui taxait nos produit, de près de 30 %. Nous sommes donc arrivés dans la récession en moins bonne santé financière qu’on aurait dû.

Même si la crise est maintenant derrière nous, les entreprises doivent maintenant se refaire une santé financière et ce ne sont pas quelques mois de bons prix qui vont renverser la situation. Ça prendra du temps.

De plus la sortie de crise s’accompagne de nouvelles règles du jeu apportées par le nouveau régime forestier. Nos industriels ont donc dû se familiariser rapidement avec les enchères dans un contexte où les baisses du calcul de la possibilité forestière causent une rareté relative de la ressource forestière en amont des usines.

Les droits de coupe ne sont plus seulement reliés au prix du 2×4 mais aussi à la compétition entre les industriels pour une ressource dont la quantité n’est plus suffisante pour faire marcher toutes les usines à leur niveau d’activité d’avant la crise.

Les coûts demeurent aujourd’hui le problème majeur du secteur forestier québécois. Les scieurs québécois sont les seuls à avoir subi une perte financière en 2014 en Amérique du Nord.

La mise sur pied d’une Cellule d’intervention regroupant trois ministères et l’industrie se penche actuellement sur les causes fondamentales de cette situation et nous avons bon espoir qu’elle propose rapidement des mesures pour corriger le tir.

En attendant, il faut comprendre que les baisses de possibilité font en sorte que nos usines ne fonctionnent qu’à 70 ou 75 % de leur capacité. On doit donc s’attendre à d’autres bouleversements dans la structure industrielle, notamment par des fusions et/ou des fermetures d’usines.

Les investissements attendus dans le secteur forestier ne pourront se concrétiser tant que la capacité forestière et la capacité de transformation ne seront pas revenues en équilibre et tant que les coûts de transformation ne seront pas contrôlés. L’investissement (attendu et nécessaire) ne peut se réaliser en période d’incertitude.

Propos recueillis par Guy Lavoie