Entrevue avec Luc Bouthillier: la Suède forestière

«(...) en Suède, 1 m3 à l’entrée de l’usine vaut un peu plus de 45$ le mètre cube. Au Québec, c’est entre 60 et 65$. Juste ce chiffre montre qu’on pourrait faire mieux probablement en misant sur la forêt privée. Il y a plein d’autres choses qu’on peut faire aussi en forêt publique, mais ce serait intéressant de miser efficacement sur la forêt privée.» - Luc Bouthillier

«(...) en Suède, 1 m3 à l’entrée de l’usine vaut un peu plus de 45$ le mètre cube. Au Québec, c’est entre 60 et 65$. Juste ce chiffre montre qu’on pourrait faire mieux probablement en misant sur la forêt privée. Il y a plein d’autres choses qu’on peut faire aussi en forêt publique, mais ce serait intéressant de miser efficacement sur la forêt privée.» - Luc Bouthillier

22 Juin. 2017

Le Regroupement des sociétés d’aménagement forestier du Québec (RESAM) organise une mission en Suède afin d’aller vérifier si leur modèle peut inspirer les groupements et propriétaires forestiers privés d’ici. La mission se tiendra du 5 au 13 décembre. Les participants rencontreront des propriétaires et des regroupements en plus de visiter des structures forestières, des usines, etc. Professeur titulaire au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval, LUC BOUTHILLIER croit que la Suède peut inspirer plusieurs forestiers d’ici sans nécessairement tout transposer puisque leur contexte est différent du nôtre. Celui-ci a accepté de discuter du modèle suédois avec Le Monde Forestier.

Marie-Claude Boileau

Quelles sont les différences entre les entreprises forestières de la Suède et celles du Québec?

Elles évoluent dans la même catégorie de produits, soit les produits du sciage et des pâtes et papiers. Cependant, il est très clair qu’en Suède, les compagnies de pâtes et papiers ne se définissent plus comme producteurs de pâtes et papiers, mais comme des entreprises de bioproduits.

C’est un virage qui me semble être plus que de la rhétorique. Il y a vraiment une volonté de fabriquer autre chose avec la fibre de bois que des produits papetiers. Ça ne veut pas dire que l’on s’est retiré complètement. Mais on cherche à développer des biocarburants, des biomatériaux. C’est un mouvement qui est vraiment puissant en Suède. Par exemple, l’entreprise SCA a décidé de délaisser le papier journal pour aller vers l’emballage et les papiers tissus qui offrent des soins corporels. On pense aux soins hygiéniques, mais c’est aussi tout le marché de la couche comme les produits Tena.

Pour toutes sortes de bonnes et moins bonnes raisons, j’ai fréquenté beaucoup d’établissements hospitaliers au cours des dernières années. À un moment donné, j’étais vraiment outré de voir dans les salles de bain du CHUL qu’on utilisait du papier à main de SCA alors qu’il n’y a aucune raison qu’on ne soit pas capable – de fournir – ce marché-là. On est chez nous! J’ai fini par comprendre qu’on ne vend pas juste du papier, mais les distributeurs et le service. C’est-à-dire que vous n’avez plus à gérer les inventaires de papier puisqu’il y a quelqu’un qui va le faire. Et si jamais pour toutes sortes de raison, la demande déborde l’approvisionnement, on a un numéro 1-800 et dans les 24 heures votre problème est réglé. C’est ce que j’appelle l’approche client. On voit qu’en termes de différence industrielle, ce n’est pas tellement les fondements des entreprises que l’approche marketing, l’ajout de valeurs qui parle au consommateur final.

Sont-ils plus sensibles à l’écologie que nous? Peut-être, mais je pense que c’est plus terre à terre que ça. Il y a une statistique frappante : avec 1 % de la forêt mondiale, la Suède occupe 10 % des exportations. Avec 1 % de la forêt mondiale, la Suède crée 200 000 emplois. Ça parle tout seul. On utilise véritablement la forêt comme une source de création de richesse. Ils ont très bien compris que le bois est une matière extraordinaire dans le contexte d’une économie verte.

Dans le cas du sciage, on fait du sciage conventionnel comme on en fait chez nous, mais là-bas, la nouvelle industrie est ce qu’on appelle les bois de précision. Ce sont des matériaux assemblés. On parle de valeur ajoutée. Ce qu’on vend ce sont des composantes de maison. On peut penser à IKEA qui en est l’archétype. On peut vous vendre tout ce qu’il faut pour équiper une cuisine dans trois boîtes de carton. C’est ça l’industrie du bois là-bas.

Au Québec, il y a un mouvement vers les bioproduits. Les Suédois sont-ils plus avancés que nous?

Oui, ils sont un peu plus avancés. Maintenant, il ne faut pas non plus souffrir d’un complexe d’infériorité. De mon point de vue, ce n’est pas clair qu’ils sont encore des entreprises rentables, mais elles me semblent plus avancées. Dans la proposition de cette idée que lorsqu’ils vendent des papiers, ils vendent aussi des services à un consommateur final; ils sont nettement plus avancés.

Chez nous, on tient les choses pour acquises. Notre industrie de pâtes et papiers journal va être la dernière entreprise. Mais, ça nous donne quoi d’être les derniers survivants? Depuis 15 ans, on a perdu 40 000 emplois. Oui, il y a des crises économiques, mais il y a aussi des éléments structuraux et on dirait qu’on ne parvient pas à s’adapter. Ce n’est pas la faute des gouvernements, il existe toutes sortes d’aide. Ça prend des entrepreneurs qui mettent de l’avant des projets. Je crois que les Suédois ont réagi plus promptement que les Canadiens.

Quelle est l’importance de l’industrie forestière dans l’économie suédoise versus celle du Québec?

En Suède, dans les usines, il y a quand même à peu près 60 000 emplois. C’est donc semblable à ce qu’on a au Québec. Sauf quand on ajoute le reste, ça monte à 200 000 emplois ce qui est énorme. Lorsqu’on regarde la superficie productive forestière en Suède, c’est à peu près 23 millions d’hectares de forêt commerciale. Au Québec, on en a 26 millions d’hectares.

Au Québec, on récolte de 20 à 25 millions de mètres cubes par année alors qu’en Suède, c’est 80 millions de mètres cubes. Comment expliquez-vous ces chiffres? Bien qu’on utilise abondamment le bois et les produits forestiers domestiques, la construction en bois est aussi populaire là bas que chez nous. Sauf que c’est d’abord et avant tout une industrie d’exportation.

Si on regarde l’actualité, on peut se dire que si les Américains nous font mal, nous pourrions aller vendre ailleurs. Oui, mais ailleurs où il y a une culture du bois. Il y a les Suédois et les Finlandais qui occupent toute l’Europe. Ils sont même en train de capturer le marché asiatique. Ce sont des nations commerçantes. On devrait nous aussi vivre grâce à nos exportations. Toutefois, on n’a pas les mêmes réflexes.

Quelles sont leur force et leur faiblesse par rapport à nous?

Leur force : les 80 millions en récolte annuelle. Ça provient d’une forêt gérée comme si elle était une vaste plantation. Dès le début du 20e siècle, les Suédois ont pris deux grandes décisions. La première est d’utiliser la meilleure information scientifique possible pour aménager la forêt.

La deuxième est de miser sur ce qu’eux appellent la foresterie familiale. Ici, on dirait la forêt privée. En travaillant pour obtenir la meilleure information scientifique, ils travaillent avec une mission très claire dans leur réseau universitaire. Mais ils ne font pas que la développer, ils veulent l’utiliser. Presque 100 ans plus tard, ils ont une forêt qui a été cultivée dans le but d’avoir une intensification des rendements. Ce n’est pas le cas au Québec. On fonctionne encore en forêt naturelle et on s’appuie sur une politique très claire : on va reboiser seulement là où il y a des problèmes de reboisement.

Notre premier choix, c’est la régénération naturelle. Pour eux : on récolte et on reboise. Est-ce un avantage? Ça leur donne plus de mètres cubes, mais en même temps, ça fait perdre de la biodiversité. Lorsqu’on veut vendre un produit vert, ce n’est pas tout de montrer qu’il a une faible empreinte de carbone. Il faut aussi voir quel impact ça a sur les autres ressources et usages. À cet égard, on a une carte en main qui pourrait nous permettre de dire qu’à partir d’une forêt dont l’indice de naturalité est plus grand, on parvient à générer des produits qui sont plus durables. Tout ça peut facilement verser dans la rhétorique. Mais c’est le défi à l’échelle canadienne ou québécoise qui est de faire vivre une industrie à même une forêt naturelle. Eux travaillent avec une forêt «artificialisée» parce qu’on a eu depuis plus d’un siècle une politique de reboisement automatique. D’ailleurs, il faut savoir que depuis quelques années, on est en train de réintroduire dans le sud de la Suède la forêt feuillue. Ça signifie qu’on arrache des plantations et qu’on permet aux chênes de revenir. Ils sont conscients de ce problème-là.

Quelle est la place de la forêt privée en Suède?

Elle est très importante. C’est un peu plus de 50 % de la forêt productive qui est entre les mains d’à peu près 200 000 propriétaires appelés familles. De ce nombre, il y en aurait environ 112 000 qui sont actifs. Au Québec, il y a environ 135 000 propriétaires privés, mais 30 000 producteurs forestiers reconnus. On voit le défi. Nos 135 000 propriétaires représentent 15 % du territoire.

La Suède est une nation forestière, un gros exportateur forestier alors il faut faire des affaires avec les propriétaires qui se sont organisées en quatre grandes coopératives. Ça ressemble beaucoup à nos coopératives agricoles. L’idée est de se regrouper pour diminuer les coûts de récolte et pour faciliter le transport. C’est une problématique semblable à la nôtre, mais ils sont plus organisés. Il y a de bonnes raisons pour ça.

D’une part, ça fait plus longtemps qu’ils ont cette pratique. Deuxièmement, la foresterie et la fabrication de produits forestiers font partie de la vocation économique de la Suède. Très tôt, on a décidé de miser sur les petits propriétaires. Il y a un décalage avec notre politique forestière qui n’est pas aussi claire. Bien que depuis plus d’un an, on a cette politique qui dit que c’est important de mobiliser les bois de la forêt privée si l’on veut continuer à créer de la richesse économique à partir de la forêt au Québec.

Est-ce que le reboisement deviendra un problème pour nous? Je pense qu’il y a quelque chose de plus immédiat qui nous interpelle. Sachant que 30 000 propriétaires sur 135 000 sont actifs, il faudrait comprendre pourquoi ça n’intéresse pas les autres. Lorsqu’on creuse, on remarque qu’ils trouvent que c’est trop compliqué. Certains ne veulent pas laisser entrer les forestiers chez eux. Sauf que ce bois est proche des usines. On a un problème de compétitivité. Notre bois est cher.

Mais encore une fois, en Suède, 1 m3 à l’entrée de l’usine vaut un peu plus de 45$ le mètre cube. Au Québec, c’est entre 60 et 65$. Juste ce chiffre montre qu’on pourrait faire mieux probablement en misant sur la forêt privée. Il y a plein d’autres choses qu’on peut faire aussi en forêt publique, mais ce serait intéressant de miser efficacement sur la forêt privée.

La Suède en général sur Wikipédia ici