EXCLUSIF: Entrevue avec Laurent Lessard

«On a dit une fois pour toutes que l’État dans l’histoire du Québec allait faire l’évaluation du coût de la fibre en collaboration avec l’industrie.  Résolu, Tembec, Eacom qui sont des usines en Ontario et au Québec ont collaboré. En tout, 16 entreprises de sciage d’une province et 10 de l’autre nous ont ouvert leurs livres pour nous permettre de regarder leurs coûts et dépenses et les produits qui en sortent.»

«On a dit une fois pour toutes que l’État dans l’histoire du Québec allait faire l’évaluation du coût de la fibre en collaboration avec l’industrie. Résolu, Tembec, Eacom qui sont des usines en Ontario et au Québec ont collaboré. En tout, 16 entreprises de sciage d’une province et 10 de l’autre nous ont ouvert leurs livres pour nous permettre de regarder leurs coûts et dépenses et les produits qui en sortent.»

Photo: archives LMF

28 Avr. 2016

Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, LAURENT LESSARD, connaît un printemps chargé avec plusieurs annonces pour le secteur forestier. Il a accepté de discuter avec Le Monde Forestier des dossiers qui touchent tant la forêt publique que privée.

Marie-Claude Boileau

Monsieur le ministre, vous devez être fier de l’importance qu’accorde votre gouvernement au secteur forestier. Comment expliquez-vous cet intérêt et quel travail avez-vous eu à faire pour arriver à ces résultats? Quel a été l’apport de vos partenaires?

Ça découle de la crise forestière sur la Côte-Nord et de l’industrie qui dénonçait le coût de la fibre. On a dit une fois pour toutes que l’État dans l’histoire du Québec allait faire l’évaluation du coût de la fibre en collaboration avec l’industrie.

Résolu, Tembec, Eacom qui sont des usines en Ontario et au Québec ont collaboré. En tout, 16 entreprises de sciage d’une province et 10 de l’autre nous ont ouvert leurs livres pour nous permettre de regarder leurs coûts et dépenses et les produits qui en sortent.

De plus, on a réalisé une étude quinquennale sur les coûts pour le Québec. En additionnant les deux est né un fascicule de plus de 100 pages remis lors du budget qui devient la bible de travail. Ce document révèle que le coût de la fibre au Québec est plus élevé qu’en Ontario.

Les entreprises de sciage québécoises sont plus performantes que celles en Ontario. Toutefois, comme leur bois est plus gros que le nôtre, elles sont plus rentables. D’autre part, leur panier de sous-produits est aussi plus performant. Je ne peux pas changer la forêt, mais on peut ensemble réduire les écarts de compétitivité.

Donc de la cellule de crise sur la Côte-Nord, on a élargi la consultation. Grâce au fascicule, on avait déjà quelque chose d’important pour travailler avec le ministre des Finances et du Développement économique.

La forêt privée a dû attendre quelques années avant d’avoir de bonnes nouvelles concrètes. Le nouveau budget a fait place à quatre mesures spécifiques. Pouvez-vous nous expliquer la stratégie derrière ces mesures?

On a créé une table forestière — forêt privée — parce qu’on trouvait qu’elle n’avait pas autant accès au ministre. Le Québec a besoin de ses deux forêts pour réussir sur les marchés et pour être compétitif par rapport à d’autres États.

On avait identifié quelques éléments. Un d’eux est qu’on se demandait pourquoi avec autant de possibilités forestières, c’est-à-dire 16 millions de mètres cubes, soit presque l’équivalent de la forêt publique, on n’arrivait pas à générer autant de possibilités forestières.

Plusieurs nous ont dit que la fiscalité n’était pas favorable. Les producteurs forestiers font en général d’autres activités. En coupant leur bois, ils ajoutent ce revenu à la fin de l’année et ils doivent payer 50% d’impôt dessus, ce qui n’est peut-être pas intéressant. Puisque ça prend 60 ans à un arbre de pousser et 60 ans avant d’en avoir un pareil, on a opté pour une mesure d’étalement des revenus pour les individus.

Deuxièmement, il y avait une taxe forestière sur certains volumes d’affaires. En 1962, Le gouvernement avait implanté une taxe sur des revenus dépassant plus de 10 000$. Cette valeur là n’a jamais évolué. On a décidé de l’indexer. Ça ne devient plus punitif pour les 65 000 premiers dollars de faire des opérations.

Par la suite, sur un budget de base de 28,5 M$, on s’est demandé si on pouvait avoir une stratégie pour stimuler la mise en marché du bois auprès des propriétaires qui ont une forêt privée au Québec. Pourrait-on aller chercher des propriétaires engagés à faire des opérations forestières, à planter, à améliorer leur plantation, et les amener jusqu’à l’exercice de faire plus de livraisons parce que ce bois-là est très près (des usines) et de grande qualité.

Il y a des sous dont on va annoncer la répartition pour les deux prochaines années. On a des budgets additionnels pour la stimulation de livraisons aux entreprises et le fait de replanter. Il y a une nouvelle grille de taux. On simplifie la vie des ingénieurs forestiers qui travaillent avec de petits lots. De 2500 types de taux, on les a ramenés à une trentaine. Tout l’argent qu’on ne met pas sur la paperasse, on est capable de l’investir.

Quel rôle les groupements forestiers ont-ils joué dans le développement de ces stratégies et quel rôle seront-ils appelés à jouer dans cette stratégie?

Quand on a formé la Table forestière, on a assis tout le monde de la forêt privée. Tous les partenaires qui oeuvrent en forêt privée, c’est-à dire autant les municipalités qui siègent sur les conseils d’administration des agences, que les groupements forestiers, la FPBQ et l’Association des entrepreneurs de travaux sylvicoles.

Je n’ai pas inventé ces mesures, c’est venu de la table et de l’ambition d’en faire plus. Après, je suis allé faire mes combats auprès du ministre des Finances pour m’assurer qu’on ait des sommes pour stimuler le secteur, diminuer l’impact négatif, enlever des taxations punitives. Les bases budgétaires sont en place.

L’hiver dernier, vous avez mentionné d’autres actions que vous entendiez mettre de l’avant notamment la diminution du fardeau administratif et l’utilisation de la latitude professionnelle. Qu’en est-il de ces dossiers?

Elles sont directement dans les nouvelles grilles de taux. On avait l’objectif de diminuer la paperasse de 30 à 40%. L’ingénieur forestier aura la latitude de son ordre professionnel pour faire les prescriptions sylvicoles.

Il y a des types de travaux qu’on ne voulait plus, d’autres qui ont été bonifiés alors que certains étaient surpayés. On a fait la pondération de tout ça. La nouvelle grille a été rendue publique après le forum forêt privée, le 7 avril.

Dans l’annonce du budget pour la sylviculture, vous avez avisé la communauté forestière que 2016 serait une année transitoire. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendiez?

D’un côté, on lance les travaux de 225 M$. De l’autre, l’industrie forestière nous dit qu’on paie trop cher le bois, qu’il faut réduire le coût de la fibre pour diminuer l’écart de compétition entre le Québec et l’Ontario. Reste que c’est à partir des arbres récoltés que l’on dégage des sommes pour investir dans les travaux sylvicoles afin de replanter et retravailler les terrains.

Aussi, il y a l’Accord sur le bois d’oeuvre qui venait à échéance. Si les Américains venaient à limiter l’entrée du bois aux États-Unis, ça amènerait moins d’argent au gouvernement. On garde le même rythme de croisière que l’an dernier.

Toutefois, s’il y a des signaux qu’on livre moins, que les revenus baissent durant l’année de transition, on suivra de près les dépenses faites dans les travaux sylvicoles afin de s’assurer qu’on n’aménage pas plus de forêt qu’on a été capable d’en vendre.

J’ai rencontré tous les organismes pour leur expliquer que je lançais les travaux de 225M$, mais que les tâches à faire dans les travaux sylvicoles en préparation en travaux commerciaux ne se feraient pas à coût nul.

Lorsque l’industrie demande de baisser les droits, ça fait moins d’argent qui rentre à l’État. Je ne peux pas me fier seulement au volume de bois qu’on va vendre. Il y a un effet du côté américain et les mises en chantier ne sont pas là en plus des différends entre le Canada et les États-Unis. Je veux les rassurer qu’on suit les dépenses de très près.

Les coopératives et les groupements forestiers qui réalisent des travaux sylvicoles souhaitent être impliqués davantage dans la planification des travaux. Est-ce que vous croyez que la planification collaborative pourra progresser en 2016?

On s’est entendu avec le Conseil de l’industrie forestière du Québec pour fixer ensemble des objectifs d’amélioration de planification. J’ai rencontré récemment différents membres des travaux sylvicoles qui demandent à avoir une entente semblable. On travaille à ces protocoles là.

Comment va-t-on y arriver? Il faut que le travail soit satisfaisant des deux côtés. Lorsqu’on a une bonne compréhension des travaux à faire et une bonne méthodologie, c’est le niveau de confiance qu’il faut augmenter entre l’État qui fait la planification et ceux qui vivent les travaux. Ç’a été probablent pour les opérations forestières avec le CIFQ et l’État qui conserve sa responsabilité.

En travaillant et si l’industrie nous fournit de l’information additionnelle qui nous aide à la planification, on se rapproche du côté très opérationnel des choses. La planifier c’est une chose, l’opérer c’en est une autre. Il ne faut pas qu’il y ait trop d’écart entre les deux pour s’assurer que les entreprises restent rentables. On souhaite aller dans la direction d’avoir un protocole entre les deux.

Nous constatons que le libre marché des travaux sylvicoles a tendance à faire diminuer les taux. Est-ce que la détérioration des conditions des travailleurs vous préoccupe? Définitivement!

D’ailleurs avec Rexforêt l’an dernier, on a regardé tous ceux qui plongeaient trop fort dans les appels d’offres. Il y a eu des enquêtes pour ceux qui y allaient de façon très agressive sur ça. Il existe des clauses incluses dans nos appels d’offres qui disent que si quelqu’un est pris en défaut par rapport à ça, il serait suspendu de tout appel d’offres par la suite. Ça a été clair qu’on n’avait pas de tolérance par rapport à ça. On reste très vigilant parce qu’on nous rapporte de temps en temps des achats agressifs et on veut être sûr que ce ne soit pas les travailleurs qui en paient le prix.

Pouvez-vous nous parler du Programme ESSOR qui devait aider les entrepreneurs à investir dans leurs équipements? Est-ce que cela fonctionne bien? Sinon, prévoyiez-vous apporter des ajustements prochainement?

Lorsqu’à la fin de l’année, il y a à peu près le même montant dans le coffre qu’au départ, il faut que tu te poses des questions. Soit le programme est mal compris, soit les gens n’en veulent pas, soit il ne fonctionne pas à la hauteur de ce qui est souhaité.

Il faut en revoir les règles. Quand j’ai rencontré les différents groupements forestiers, je leur ai dit que j’allais me rassoir pour voir la quantité d’applications, le nombre accepté et refusé et les chiffres. S’il le faut, on va revoir les paramètres. C’est ce que je me suis engagé à faire.