Entreprises sylvicoles de la Gaspésie

Inquiétude chez les sylviculteurs

Michel Marin, directeur général du Groupement forestier coopératif Shick Shock, de Sainte-Anne-des-Monts, Pierre-Luc Desjardins, directeur général du Groupement forestier coopératif Baie-Des- Chaleurs et Paul Robichaud, directeur de la foresterie du Groupement agroforestier de la Ristigouche.

Michel Marin, directeur général du Groupement forestier coopératif Shick Shock, de Sainte-Anne-des-Monts, Pierre-Luc Desjardins, directeur général du Groupement forestier coopératif Baie-Des- Chaleurs et Paul Robichaud, directeur de la foresterie du Groupement agroforestier de la Ristigouche.

Photo: Gilles Gagné

25 Mar. 2013
Gilles Gagné

CAPLAN – Les dirigeants des 11 entreprises sylvicoles de la Gaspésie s’inquiètent vivement de l’effet combiné de la baisse des budgets d’aménagement forestier et de la réforme de l’assurance-emploi en 2013. Ils craignent que de 250 à 300 emplois soient supprimés cette année dans la péninsule.

Il s’agirait alors de l’élimination du tiers des 800 emplois sylvicoles de la Gaspésie. Plus de 300 travailleurs et des sympathisants ont d’ailleurs exprimé leur inquiétude le 5 mars en manifestant devant les bureaux de la direction régionale du ministère québécois des Ressources naturelles, à Caplan. L’inquiétude est telle dans le domaine de l’aménagement que les 11 entreprises ont formé le Collectif des entreprises sylvicoles, afin de mener de front la lutte qui se profile au cours des prochaines semaines.

Sous peu, les changements à l’assurance-emploi plongeront une proportion importante des travailleurs sylvicoles dans le «trou noir», c’est-à-dire une période de plusieurs semaines sans revenu, séparant la fin des prestations et le début de la période d’embauche. La situation est encore plus grave pour ceux qui risquent tout simplement de ne pas être réembauchés. «Il faut réduire nos équipes parce que nos employés ne pourront pas faire le tour (du calendrier)», précise SYLVAIN RÉHEL, des Entreprises agricoles et forestières de Percé. L’élimination des «projets pilotes» par le ministère fédéral des Ressources humaines et du Développement des compétences force ainsi la main d’oeuvre à travailler 19 semaines, au lieu de 14 ou 15, pour se qualifier aux prestations d’assurance-emploi et espérer éviter le trou noir. «Ce n‘est pas vrai qu’en coupant les prestations, un emploi apparaît par magie», ajoute M. Réhel.

La forte possibilité que des coupes budgétaires du gouvernement québécois s’ajoutent à la réforme de l’assurance-emploi fait craindre le pire aux entreprises sylvicoles. Trois enveloppes budgétaires totalisant 220 millions$ risquent d’être touchées. L’impact premier viendrait d’un remaniement de l’enveloppe régulière de travaux sylvicoles. Selon l’État québécois, cette enveloppe demeure stable à 200 millions$. Les membres du Collectif des entreprises sylvicoles de la Gaspésie voient toutefois les choses bien autrement, puisque que des montants rajoutés cette année à l’enveloppe globale n’ont aucun lien avec des tâches réalisées par la main d’oeuvre en aménagement. «La somme accordée à la production de plants est passée de 10 millions$ à 25 millions$, mais ces 15 millions$ de plus ne nous reviennent pas. Les 3,2 millions$ de voirie forestière et les 2,8 millions$ de transport de plants n’étaient pas inclus dans les 200 millions$ de l’an passé. Là, ils le sont. Ce sont aussi des montants qui nous échappent», précise RENÉ BABIN, directeur de la Coopérative d’aménagement forestier de la Baie-des-Chaleurs.

Les chiffres que M. Babin et ses collègues regardent vraiment, ce sont les enveloppes accordées au débroussaillage et au reboisement en terres publiques. L’argent accordé au débroussaillage chuterait de 75 millions$ à 56,7 millions$ entre 2012 et 2013, une diminution de 18,3 millions$, alors le financement du reboisement passerait de 37 millions$ à 34 millions$, un fléchissement de 3 millions$. En jetant un coup d’oeil sur tous les postes budgétaires du budget régulier de 200 millions$, MICHEL MARIN, directeur du Groupement forestier coopératif Shick Shock, comprend qu’en 2013, «il y aura 25 millions$ de travaux sylvicoles non-commerciaux en moins au Québec (…) En Gaspésie seulement, cette réduction et l’incertitude touchant le Programme de création d’emplois en forêt menacent de 250 à 300 travailleurs». M. Marin rappelle qu’en campagne électorale, il y a sept mois à peine, le Parti québécois s’engageait à augmenter de 35 millions$ l’enveloppe de travaux sylvicoles. Le soulagement découlant de cet engagement venait après des années de lutte pour obtenir, printemps après printemps, des budgets d’aménagement pas trop comprimés. «On espérait que cette dynamique (de lutte constante) se renverse. On voyait la forêt être priorisée et ça commence par la sylviculture», note-t-il. Il a malheureusement déchanté. «Ce qui se passe est différent de se prendre en mains. Les décisions ne se prennent pas dans ce sens-là. Les moyens sont enlevés (…) Il faut comprendre que les coûts de main d’oeuvre représentent 80% des coûts d’exécution des travaux», ajoute M. Marin. Il ose encore croire que le ministre régional et député de GASPÉ GAÉTAN LELIÈVRE et le député de Bonaventure SYLVAIN ROY arriveront à respecter leur engagement. «On a toujours confiance, en date d’aujourd’hui. On leur demande de nous rassurer».

JEAN-CHRISTOPHE ÉLÉMENT comprend mal que les budgets sylvicoles subissent une coupe budgétaire de 17% alors que les sommes accordées à l’administrative des programmes par le ministère des Ressources naturelles augmentent de 15%. «C’est surprenant de voir qu’ils veulent couper des personnes qui gagnent 15 000$ par année pour protéger des emplois dans les bureaux», déplore-t-il.

DOMINIC LARRIVÉE, de la Coopérative de travailleurs forestiers Eaubois, de Sainte-Anne-des-Monts, trouve regrettable que des efforts soutenus réalisés depuis des années pour améliorer les conditions de travail des sylviculteurs soient mis en péril par les compressions et le processus d’appel d’offres. «Les appels d’offres vont emmener des compétiteurs de l’extérieur alors que du travail, on en manque déjà», note-t-il.

Michel Marin souligne que le «recrutement est très faible. C’est exigeant, c’est un métier spécialisé, qui demande un grand apprentissage, qui s’apprend sur plusieurs années, sur le terrain. Mais les conditions salariales et les conditions d’emploi ne sont pas là. Il n’y a pas de régime de pension, pas d’assurance-maladie. » À cela s’ajoute l’incertitude caractérisant l’enveloppe du Programme de création d’emplois en forêt, de 15 millions$ et les 5 millions$ issus du Programme d’investissement sylvicole, bien que cette dernière mesure n’ait pas un impact considérable en Gaspésie. Le Programme de création d’emplois en forêt touche non seulement la forêt publique mais il finance environ 40% des travaux en forêt privée. Il génère en outre la plupart de ses retombées en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent, où aboutissent des sommes respectives de 7 millions$ et 6 millions$ par an. «Il génère un déploiement très important pour les entreprises sylvicoles. Ça représente de 25 à 58% de notre chiffre d’affaires», précise Michel Marin.

Huit jours après la manifestation, le ministre délégué aux Régions, Gaétan Lelièvre, a assuré que «les travaux sylvicoles en terres publiques totaliseront 166 millions$ en 2013. C’est le même total que l’an passé». Il n’a pas été possible de consulter la ventilation détaillée lui permettant d’arriver à ce total.

Quant à la promesse faite durant la campagne électorale de l’été 2012, promesse devant accroitre de 35 millions la somme annuelle consacrée à la sylviculture, M. Lelièvre a précisé que «nous n’avons pas dit que ce serait à l’an 1 de notre mandat (…) On ne savait pas que le précédent gouvernement nous laisserait un déficit de 1,6 milliard$. On ne peut tout régler la première année».

Quant au Programme de création d’emplois en forêt, il compte sur 12 millions$ pour le moment. «C’était 15 millions$ en 2012 mais 3 millions$ avaient été annoncés juste avant la campagne, trop tard pour qu’il soit dépensé complètement», note-t-il.

Oublie-t-on la capacité forestière et la qualité du bois?

Michel Marin et d’autres directeurs des entreprises sylvicoles de la Gaspésie se désolent de voir que dans tout le débat lié aux travaux d’aménagement, une question fondamentale semble évacuée : quel avenir réserve-t-on à nos forêts? «On parle de sauver les meubles. Est-ce qu’on pourrait parler de développement régional? Est-ce qu’on pourrait parler d’augmenter notre capacité forestière, qui est passée de 2 millions de mètres cubes (par an, en Gaspésie) à un million (depuis 1999)? C’est un désastre économique, quand on pense à tous les emplois qui ont été perdus dans la transformation de ces volumes de bois», explique M. Marin. «Si on veut revenir à une richesse forestière, ça prend des travaux et la base, c’est la sylviculture», insiste-t-il. M. Marin croit qu’au ministère des Ressources naturelles, «il devrait y avoir une politique de récupération de la possibilité forestière».

Il se dit également conscient que depuis 2000, de nouvelles normes ont aussi réduit la possibilité de la forêt publique de générer les mêmes volumes qu’il y a 15 ans, comme les zones de protection de certaines espèces, le caribou notamment, ou les bandes protection de cours d’eau. «Mais ces contraintes ne représentent pas une perte de capacité de 40%. Il y a eu une mauvaise gestion de la forêt publique. Pendant ce temps, la capacité de la forêt privée a augmenté. Quand on laisse faire les techniciens et les ingénieurs «terrain », il y a une grosse amélioration (du potentiel forestier)», assure Michel Marin.

Ce qui l’inquiète, c’est aussi ce qu’il décrit comme un manque de discernement de certains gestionnaires de la forêt publique, qui n’en ont que pour le volume de bois récolté, sans égard à sa qualité. «Quel type de bois veut-on? Sans aménagement approprié, il va rentrer le même nombre de mètres cubes mais les tiges n’auront pas à même valeur», déplore-t-il.

René Babin craint aussi que les enjeux cruciaux de la possibilité forestière et de la protection de compétences acquises au fil des décennies soient oubliés. «En Gaspésie, nous avons des sites bien drainés, une terre riche. Nous sommes à la limite sud de la forêt boréale. Nous sommes dans l’une des régions les plus productives. Investir un dollar en Gaspésie, c’est très rentable. On peut augmenter la possibilité forestière. S’il y a plus de bois récolté, il y a plus de travail dans les usines», dit-il.

M. Babin note que les forêts privées du Nouveau- Brunswick bénéficient de trois fois plus d’investissement à l’hectare en aménagement forestier, et qu’elles produisent aussi trois fois plus. Enfin, la planification du ministère des Ressources naturelles engloberait un large territoire en 2013, souligne Michel Marin. «Ils ont planifié trois fois la superficie de l’an passé (…) mais pas le budget pour réaliser les travaux».