La saignée des CLD et des CRÉ pourrait engourdir le secteur forestier

Les années à venir seront marquées par l’instabilité en région. Est-ce que ses « pourvoyeurs » économiques tels que la forêt sauront résister dans la tourmente?

Les années à venir seront marquées par l’instabilité en région. Est-ce que ses « pourvoyeurs » économiques tels que la forêt sauront résister dans la tourmente?

Photo: Guy Lavoie

1 Déc. 2014

Des urnes funéraires conçues avec des bois nobles issus de forêts gérées de manière responsable, une auberge et deux garages chauffés à partir de biomasse forestière, modernisation d’une scierie : avec une telle utilisation judicieuse de la ressource forestière ­ – création d’emplois et pratiques écologiques, voilà des entreprises que l’on ne peut que glorifier. Des projets de cet acabit dans le secteur forestier pourraient de­ venir une denrée rare au cours des prochaines années, faute de l’aide financière et de l’expertise nécessaires à leur naissance et à leur pérennité. Avec l’élimination des CRÉ (Conférences régionales des élus) et la quasi­-disparition des CLD (Centres locaux de développement), c’est la source de ce soutien qui se tarira en attendant une alternative.

Josée Descôteaux

Ces projets, menés de front par la Coopéra­tive forestière de Petit Paris, n’auraient sans doute pas vu le jour sans la contribution des experts du CLD de sa région, souligne ALAIN PARADIS, directeur général de la coopérative. Ils ont également bénéficié du financement provenant du Fonds local d’investissement (FLI), géré par le CLD. « Si la structure des CLD disparaît et que le déve­loppement local relève des MRC, est ce que les fonds seront encore disponibles? Aurons­nous accès à la même expertise? », se demande­-t­’il.

Le gouvernement Couillard dévoilait, le 5 no­vembre dernier, le pacte fiscal conclu avec les municipalités. Deux des mesures qui en découlent touchent le développement économique local : l’abolition, à compter du 31 décembre, des CRÉ et le transfert de leurs pouvoirs aux municipalités régionales de comté (MRC), de même que l’amputation des CLD.

Les MRC feront face à deux options : sa­crifier ces derniers et en rapatrier les pouvoirs et les budgets ou conserver leurs structures et assurer la poursuite de leur mandat. Dans les deux cas, le budget alloué par le gouverne­ ment sera réduit de 55%. Alain Paradis souligne que même si ces chamboulements assurent le maintien du financement alloué par le FLI, la création d’entreprises en régions sera menacée si celles-ci perdent l’expertise des spécialistes œuvrant dans les CLD. « Quand un entrepreneur présente son projet, il a besoin de spécialistes pour rencontrer par exemple les institutions financières », précise-t-il.

Même si l’association qui regroupe les 120 CLD du Québec, l’ACLDQ, (Association des centres locaux de développement du Québec) fut rassurée d’apprendre que le gouvernement Couillard ne ferait pas table rase des CLD, son président craint les conséquences de la diminution draconienne du budget consacré à leur mission. « Dans certaines grandes villes qui ont déjà des services de développement économique, il est certain que les vont disparaître, indique YVES MAURAIS. L’élément inquiétant est la diminution des budgets à cet égard. Les petites municipalités devront compenser la perte en diminuant les services. »

L’agenda et les stratégies qui définiront le nouveau portrait du développement économique régional seront déterminés par chacune des MRC, en fonction de la volonté des élus, ajoute M. Maurais.

L’argent… et les cerveaux

Même avec la survie du FLI, il n’y a pas de quoi être en liesse, soutient la présidente de l’UMQ (Union des municipalités du Québec), SUZANNE ROY. Les communautés rurales qui ne sont pas pourvues d’une Corporation de développement économique devront faire face à des choix déchirants, estime-t-elle. « Elles seront dépouillées d’outils de planification et de concertation essentiels. Les impacts sur le développement des entreprises seront majeurs. Pourront-elles encore embaucher et demeurer compétitives? », déplore-t-elle en signalant que le monde rural, mis à mal avec ces chambardements, est à l’origine de 30% du PIB du Québec.

À Montréal, ajoute-t-elle, plus de 30 000 emplois dépendent de l’activité forestière… La Fédération québécoise des municipalités (FQM) partage les inquiétudes de l’UMQ. « Nous sommes devant un fait accompli. Il faudra maintenant essayer de trouver les moyens de limiter les dégâts », affirme son vice-président, YVON SOUCY.

Car contrecoups douloureux, il pourrait y en avoir, fait-il remarquer, avec l’amputation de 25% du budget consacré au Programme de développement régional et forestier, géré par les CRÉ. À l’instar des membres de la Coopérative forestière de Petit Paris (de même que de ceux de la majeure partie des coops forestières), la FQM est préoccupée par la perte de l’expertise des CLD, qui pourrait disparaître entre les mailles du filet. « On doit la maintenir dans nos territoires. Il faudra prioriser nos actions. La forêt est un moteur économique pour plusieurs localités », précise M. Soucy.

Solidarité rurale, qui a pour mission de promouvoir la revitalisation et le développement du monde rural est aussi touchée par ces bouleversements: le financement de ses activités en provenance du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT) sera supprimé. Son mandat d’instance-conseil du gouvernement correspondait à 75% de son financement. 

Sa présidente, CLAIRE BOLDUC, craint aussi les conséquences de la réduction des ressources humaines inhérente à la disparition des CLD et des CRÉ. « C’est de l’expertise sur le terrain, pour l’émulation dans le milieu. Il faut de l’expertise locale pour comprendre les gens des régions. Ce sont des compétences qui ont permis par exemple à des entrepreneurs forestiers de mettre sur le marché des produits originaux», souligne-t-elle.

Les années à venir seront marquées par l’instabilité en région. Est-ce que ses « pourvoyeurs » économiques tels que la forêt sauront résister dans la tourmente? Qu’adviendra-t-il des projets menés par les coopératives forestières, lorsque le robinet du financement sera fermé? Ce sont les questions que se pose NATHALIE LEWIS, sociologue de l’environnement en développement régional et professeure à l’UQAR (Université du Québec à Rimouski). Elles demeurent pour le moment sans réponse; pis encore, ces interrogations sont accompagnées d’un autre souci, qu’exprime sans détour Mme Lewis. « Les spécialistes en économie qui travaillent dans les CLD ne pourront pas tous être embauchés par les municipalités et les MRC, qui n’auront pas forcément les moyens de les rémunérer à leur juste valeur, ni les ressources administratives et politiques pour faire face à plus de demandes avec moins d’argent… ». Malgré toute leur bonne volonté, les élus ne seront pas dotés des forces suffisantes pour propulser efficacement les projets économiques, estime la spécialiste. « La suite va dépendre de la dynamique des acteurs locaux… », conclut-elle.