Opération dignité

Origine et émergence des organismes de gestion en commun

Après Opération dignité I à Sainte-Paule, il y eût Opération dignité II à Esprit-Saint, réunissant à son tour des milliers de personnes. De ces deux manifestations découle tout un mouvement de mobilisations autour de l’exploitation et de la transformation des produits de la forêt, menant à des événements qui reflétaient bien l’exaspération de la population.

Après Opération dignité I à Sainte-Paule, il y eût Opération dignité II à Esprit-Saint, réunissant à son tour des milliers de personnes. De ces deux manifestations découle tout un mouvement de mobilisations autour de l’exploitation et de la transformation des produits de la forêt, menant à des événements qui reflétaient bien l’exaspération de la population.

Source photo: UQAR - Archives régionales / Fonds de la Corporation d'information pop. de l'Est du Québec

22 Mar. 2013
Maude Flamand Hubert, Société d’histoire forestière du Québec

Il y a maintenant un peu plus de quarante ans, en réaction à la fermeture des paroisses dites marginales et non viables économiquement sur le territoire du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, des milliers de citoyens s’unissent pour conserver leur droit de demeurer là où ils sont nés. Ils donneront le nom d’Opérations dignité à leur mouvement de contestation. Leur revendication : vivre de la principale ressource disponible dans leur milieu, la forêt.

C’est de ce mouvement, qui fut la plus importante mobilisation en milieu rural qu’a connu l’histoire du Canada, que sont nés les organismes de gestion en commun (OGC). Pour bien comprendre les enjeux de cette mobilisation, il faut retourner jusqu’au modèle de colonisation préconisé par l’État québécois à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle.

Colonisation

Les mouvements de colonisation sont le plus souvent menés en réaction aux crises économiques et aux exodes de la population canadienne-française vers les villes manufacturières des États-Unis. Ils se font généralement de façon désorganisée et dans un climat de conflit avec l’industrie forestière. Comme les terres fertiles de la vallée du Saint-Laurent étaient occupées depuis déjà le milieu du 19e siècle, on colonise les « terres de roches » de l’Abitibi et des hauts pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie.

Dans les années 1960, la Révolution tranquille bat son plein. La colonisation appartient au passé, laissant derrière elle des paroisses mi-agricoles mi-forestières qui peinent à trouver leur place dans la mouvance de l’industrialisation et de la spécialisation des métiers. C’est en 1963 que voit le jour le Bureau d’Aménagement de l’Est-du- Québec (BAEQ), chargé de mener une vaste initiative de recherche et de planification sur le territoire-pilote du Bas-Saint-Laurent / Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, et d’élaborer un plan directeur d’aménagement visant à redynamiser et consolider l’économie du territoire-pilote. Une centaine de spécialistes sont mobilisés, et on déploie sur le terrain des milliers d’animateurs chargés de consulter les populations. Des comités se mettent en place dans les paroisses pour se questionner sur les problèmes socio-économiques rencontrés et pour proposer des solutions.

L’expérience se conclut en 1966, après trois années de travail intensif. Les résultats sont compilés dans l’Esquisse du plan : 10 volumes, 2000 pages d’explications (sans compter les annexes techniques et cartes) et plus de 231 recommandations. On y aborde des questions aussi diversifiées que l’éducation, les transports, le tourisme, l’agriculture, la forêt.

Fermeture de paroisses

Mais la mesure qui a le plus retenu l’attention est sans contredit la fermeture des paroisses marginales. Le déplacement volontaire des populations ciblées vers les centres régionaux n’ayant pas donné les résultats escomptés, le Comité interministériel des paroisses marginales cible dix municipalités qui seront fermées à titre expérimental en 1970. Mais au total, 49 paroisses sont visées à plus long terme. Le rapport de la firme METRA propose quant à lui de déménager 80 paroisses, soit près de 65 000 personnes.

Refusant d’accepter le sort qu’on leur réserve, les 400 habitants de la municipalité de Sainte-Paule avaient déjà, dès 1967, mis sur pied un comité d’aménagement paroissial. On tente alors de mettre de l’avant un projet de fermes forestières. L’initiative s’enlise dans un dédale administratif et bureaucratique, mais le projet de fonder la survie et le développement de Sainte-Paule autour de l’aménagement forestier continu à faire son chemin. Trois ans plus tard, le 22 septembre 1970, Sainte-Paule devient le lieu d’une manifestation réunissant plus de 3000 personnes venues défendre leur droit à habiter leurs municipalités et à vivre de la forêt qui les entoure.

Opération dignité

L’Opération dignité I voyait le jour. Lors de cette assemblée, l’ingénieur forestier Louis-Jean Lussier présentait son Projet de mémoire sur la mise en valeur des ressources forestières du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Lussier propose de mettre en oeuvre un programme d’intensification de la production ligneuse par un programme sylvicole dans ce qu’il nomme « la zone des forêts habitées ». Dès 1971, le Fonds de recherche forestière de l’Université Laval (FRUL) est mandaté par le ministère des Terres et Forêts (MTF) pour élaborer un plan de mise en valeur des ressources forestières du territoire et de formuler des programmes d’aménagement destinés aux propriétaires. Au printemps 1974, à l’échéance prévue, les premières sociétés d’aménagement des ressources, soit celles de la Métis, de la Neigette, de la Vallée, des Basques et des Monts, étaient mises sur pied pour continuer le travail.

À la même période, à la fin de l’année 1971, le MTF publiait son livre vert sur la forêt, dans lequel il exposait la première grande réforme du régime forestier. La forêt privée occupait, pour la première fois, une place de choix dans la politique forestière. S’inspirant du modèle français, l’ingénieur forestier Fernand Côté préconise le regroupement des propriétés forestières en unités de gestion suffisamment importantes pour stimuler les investissements nécessaires à l’exploitation et à la mise en marché. Il s’inspirait aussi des pratiques en matière de crédit agricole pour organiser l’aide financière aux propriétaires.

Groupement Agro-Forestier de la Ristigouche

En parallèle aux Opérations Dignité, mais dans le même esprit, c’est sur cette base que le Groupement Agro-Forestier de la Ristigouche voit le jour en 1971, suivi de près par le Groupement Forestier de Dorchester en 1972. C’est donc à partir de ces expériences convergentes que sont nés les OGC. Des hommes qui jusque-là étaient cultivateurs, bûcherons, jobbeurs, camionneurs ou commerçants, sont devenus des administrateurs et gestionnaires d’entreprises collectives vouées à la gestion intégrée des ressources.

Après Opération dignité I à Sainte-Paule, il y eût Opération dignité II à Esprit-Saint, réunissant à son tour des milliers de personnes. De ces deux manifestations découle tout un mouvement de mobilisations autour de l’exploitation et de la transformation des produits de la forêt, menant à des événements qui reflétaient bien l’exaspération de la population. On peut rappeler les cinq jours de manifestations houleuses pour la cartonnerie de Cabano, la lutte pour la rétrocession des lots intramunicipaux à Sainte-Marguerite, le procès-chômage pour que le travail des propriétaires sur leurs propres lots soit reconnu par l’assuranceemploi, ou la lutte pour l’implantation de la papeterie à Amqui, alors qu’on a bloqué les routes, la voie ferrée, occupé la station de radio et le poste de police.

En 1977, Charles Banville, le curé de Sainte- Paule, qui était à la tête de l’Opération dignité I, dressait le bilan de cette expérience. Si les résultats le laissaient perplexe quant à la relance de l’économie des paroisses, l’apport des Opérations dignité lui apparaissait surtout dynamique et décisif par leur contribution à l’élaboration de la nouvelle politique d’aménagement forestier qui se dessinait à l’époque.

Pour en savoir plus : Office national du film, Dans nos forêts, de Maurice Bulbulian, 1971, www.onf.ca/film/ dans_nos_forets « Les Opérations dignité », Tout le monde en parlait, www.tou.tv/tout-le-monde-en-parlait/ S07E17 Gilles Roy, 2012, Au nom de la dignité. Parcours d’un théologien agronome et animateur rural, Éditions du GRIDEQ. Léonard Otis, 2001, Une forêt pour vivre, Éditions de la Pleine Lune (1re édition de 1989 aux éditions du GRIDEQ). Jean-Guy Gagnon, 1982, Défaire la défaite, Les Éditions du S.A.I.R.E.Q. Charles Banville, 1977, Les Opération dignité, Le Fonds de recherches forestières de l’Université Laval.