Quand Dame Nature fait des siennes

L’hiver québécois crée de très beaux paysages. Par contre, les changements de saisons ne facilitent pas le travail des artisans de nos forêts.

L’hiver québécois crée de très beaux paysages. Par contre, les changements de saisons ne facilitent pas le travail des artisans de nos forêts.

Photo: Guy Lavoie

22 Fév. 2017

Pluie, neige, verglas, grésil, brume, gadoue, le travail sylvicole fait probablement partie des métiers les plus tributaires de la température. Ces travailleurs ne savent jamais ce qui les attend dans le bois où il peut tomber de tout, sur tous les temps, alors qu’il fait un soleil radieux à la maison.

Vincent Breton

Il ne semble pas y avoir de secteurs géographiques plus à risque que d’autres, même si les écarts de température paraissent plus exacerbés dans les régions nordiques. CLAUDE DUPUIS, directeur général Groupe Forestra Coopérative Forestière, a travaillé durant 25 ans dans le secteur de La Tuque avant de se déplacer du côté du Saguenay. Des histoires de changements de climat soudain, il en a vu une et une autre, que ce soit à son ancien lieu de travail ou à Laterrière.

D’ailleurs, à la mi-janvier 2017, des employés de son groupe ont été confrontés à la dure réalité de l’hiver. «Les travailleurs sont montés en forêt le matin, mais le soir, ils ont été obligés de laisser les véhicules dans le bois et de redescendre avec le transporteur parce qu’il y avait trop de neige dans le chemin. Ça passait pourtant très bien le matin», se souvient le DG de Forestra. Il ajoute qu’il arrive quand même fréquemment que les niveleuses n’aient pas le temps d’entretenir les chemins d’accès et perdent le contrôle sur la neige. À ce chapitre, M. Dupuis insiste sur le fait que le parc des Laurentides est une véritable «machine à neige». Pareil pour le secteur des Monts-Valin, où il est, en fait, totalement impossible de travailler durant l’hiver. Les ouvriers des compagnies forestières se rendent dans ce coin du Royaume presque uniquement par plaisir, lors de randonnées de motoneige.

La pluie peut aussi causer des soucis aux ouvriers sylvicoles. Claude Dupuis se souvient de l’été 1996. En juillet, les pluies diluviennes inondaient le Saguenay-Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord. La région de La Tuque n’y échappait pas. M. Dupuis a perdu deux quads, partis à la dérive dans un ruisseau qui, la veille, était tout à fait praticable. Sans trop élaborer sur le sujet, JOCELYN LESSARD, directeur général de la Fédération québécoise des coopératives forestières, admet lui aussi que les conditions climatiques sont toujours un enjeu dans ce milieu. Il pense entre autres aux ouvriers sylvicoles de Sacré-Coeur, sur la Côte-Nord, qui, en plus de parcourir de longues distances pour travailler, doivent laisser leurs camionnettes en marche en raison des températures très basses l’hiver.

CHANGEMENTS CLIMATIQUES

Les changements climatiques empirent la situation, de dire Claude Dupuis. «On dirait que la météo est tellement changeante dans des laps de temps très courts. C’est de la pluie en fou. Ça arrête et puis ça repart en fou. Ce n’est pas évident», relate-t-il, signifiant que les températures sont de plus en plus extrêmes. Il constate du même souffle que les saisons, elles, s’effacent de plus en plus, ce qui complique le travail. «Ce n’est plus les mêmes saisons. De la pluie abondante en hiver ou du gel et de la neige à la fin mai ou au début juin… on voit vraiment que la météo change», énumère-t-il.

Évidemment, cette nouvelle réalité influence la planification et la gestion de la récolte du bois. Claude Dupuis mentionne, entre autres, que les chemins d’accès à la forêt gèlent de plus en plus tard. La machinerie s’enlise donc dans la vase plus longtemps à l’automne et plus tard au printemps, ce qui, au final, réduit le temps de récolte.

MAIN-D’OEUVRE

Le recrutement et la rétention de la main-d’oeuvre ont toujours été un enjeu pour l’industrie forestière. Il n’était pas facile de se déplacer dans la forêt à l’époque où les hommes abattaient les arbres à la scie à chaîne. Ils étaient obligés de se faire des chemins dans la neige jusqu’à la taille pour être en mesure de se rendre aux arbres. Et le travail ne faisait que commencer. Il fallait encore sortir ce bois de la forêt. Claude Dupuis se souvient qu’il voyait rarement les mêmes visages revenir d’année en année.

Aujourd’hui, les employés au reboisement ne l’ont pas plus facile l’été. «Quand il pleut sans arrêt pendant plusieurs jours, tu ne viens jamais à bout de sécher correctement», illustre M. Dupuis, concédant que cela joue énormément sur le moral et la rétention des reboiseurs. Selon ses observations, les ouvriers responsables de débroussailler le sous-bois doivent aussi vivre avec les mêmes caprices de Mère Nature. Il devient très difficile d’en recruter une fois l’hiver arrivé.