Étude du sociologue Louis-Pierre Beaudry

Travailleurs immigrants en sylviculture

Les Québécois sont de moins en moins nombreux à choisir le métier d’ouvrier sylvicole. Les travailleurs immigrants seraient-ils la solution miracle à cette crise de la main d’œuvre?

Les Québécois sont de moins en moins nombreux à choisir le métier d’ouvrier sylvicole. Les travailleurs immigrants seraient-ils la solution miracle à cette crise de la main d’œuvre?

Photo: Guy Lavoie

15 Avr. 2015

La sylviculture joue un rôle pionnier dans l’aménagement de nos forêts. Son importance sera vraisemblablement augmentée avec la mise en place d’aires d’intensification de la production ligneuse (AIPL). Parallèlement, les Québécois sont de moins en moins nombreux à choisir le métier d’ouvrier sylvicole. Les travailleurs immigrants seraient-ils la solution miracle à cette crise de la main d’œuvre?

Clara Canac-Marquis

Sans contredit, les employeurs en travaux sylvicoles sont confrontés à des difficultés de recrutement de main-d’œuvre, particulièrement pour les opérations de débroussaillage. Pour satisfaire leurs besoins, ils sont de plus en plus nombreux à avoir recours à des travailleurs immigrants. Le sociologue LOUIS-PIERRE BEAUDRY s’est intéressé au phénomène. Pour ce faire, il s’est entretenu de façon confidentielle avec 16 immigrants ayant cumulé de l’expérience dans quelque 10 entreprises, en plus de 6 entrepreneurs. Regard sur ses résultats.

Profil des travailleurs

Au contraire des travailleurs temporaires qui abondent dans les champs l’été, les immigrants œuvrant au sein d’entreprises sylvicoles sont, soit citoyens canadiens, résidents permanents ou en voie de le devenir. Leurs profils sont variés: réfugiés, demandeurs d’asile ou encore immigrants économiques, ils proviennent de diverses régions (Europe de l’Est, Maghreb, Afrique Subsaharienne, etc.) et plusieurs sont hautement scolarisés.

Malgré la pluralité de leurs origines, le parcours qu’ils suivent est assez typique : fraîchement atterris à Montréal, ils tentent vainement de se faire embaucher dans leur domaine de formation. Rapidement, ils constatent que leurs diplômes ne sont pas reconnus et que les ouvertures de travail en milieu urbain sont limitées et peu intéressantes, comme le travail en usine.

Puis, par un processus de bouche-à-oreille, ils entendent parler du travail sylvicole. C’est ainsi qu’ils s’intègrent au milieu forestier, dans un contexte de précarité financière et socioéconomique, et non pas par vocation. « Les travailleurs immigrants considèrent souvent le travail sylvicole comme une solution temporaire, un détour par rapport à leur plan de carrière mais qui se prolonge ensuite dans le temps » note Louis-Pierre Beaudry.

Rémunération

Les immigrants, du cheap labour? « Le cadre légal entourant leur embauche est exactement le même que celui entourant le Québécois d’origine. Au sein d’une même entreprise, immigrants et québécois bénéficient donc des mêmes conditions de travail, étant protégés par les mêmes lois » explique le sociologue, qui ajoute toutefois que la rémunération pourrait varier grandement d’un employeur à l’autre. « Je n’ai pas étudié cette situation, mais il est possible qu’il y ait de grosses différences de rémunération entre les entreprises.» Ainsi, certains employeurs pourraient être tentés de maintenir les salaires plus bas en misant sur le fait que la main-d’œuvre immigrante est abondante et moins exigeante en termes de conditions de travail.

Selon Louis-Pierre Beaudry, cette pratique risque d’ailleurs d’être encouragée par le nouveau régime forestier. Depuis 2013, les entreprises sylvicoles doivent maintenant passer en appel d’offres pour une partie des contrats octroyés et… que le plus bas soumissionnaire gagne! Cette nouvelle façon d’accorder les contrats induit une concurrence accrue chez les entrepreneurs, qui doivent minimiser leurs coûts pour être compétitifs.

Dans ce contexte, il est tentant de diminuer les salaires… « Il faut continuer de veiller à ce que les conditions de travail soient bonnes et éviter que la présence d’immigrants tende à diminuer ces conditions », souhaite le chercheur.

Interactions immigrants-québécois

Louis-Pierre Beaudry déplore le manque de mixité entre immigrants et Québécois d’origine, qui n’entretiennent que des relations formelles et contractuelles : «J’aimerais qu’il y ait sensibilisation à l’échange culturel et à l’ouverture.» Toute- fois, les freins à un tel échange sont forts : postes, horaires et dortoirs diffèrent le plus souvent entre blancs et immigrants.

Les raisons qui expliquent ces divisions sont nombreuses. « Les immigrants arrivent en sylviculture pour faire la passe. Bien souvent, ils préfèrent travailler six jours d’affilée et se contenter d’un seul congé parce que, de toute façon, ils ne retourneront pas à Montréal. Ce fonctionnement est différent de celui les locaux », explique Louis-Pierre Beaudry. Cet horaire de travail combiné à une efficacité accrue des immigrants, en comparaison avec le « Québécois paresseux », comme le disent certains entrepreneurs, constitue vraisemblablement un incitatif à leur embauche. La bonne nouvelle : à la lumière des entrevues menées par le sociologue, les travailleurs ne semblent pas être victimes de racisme dans leur milieu de travail.

Méthode de recrutement

À ce sujet, Louis-Pierre Beaudry n’hésite pas : « Le bouche-à-oreille, c’est la voix privilégiée ». Ainsi, l’embauche d’un premier travailleur est quasi-suffisante pour assurer la pérennité d’un bon bassin de main-d’œuvre immigrante.

Mais… comment entrer en contact avec ce premier travailleur? En plus des références obtenues par les autres entrepreneurs, les formulaires en lignes ainsi que les publicités auprès des journaux communautaires ethniques sont souvent utilisés pour attirer de potentiels ouvriers sylvicoles.

Pour l’instant, les conditions semblent encore réunies pour continuer à attirer les immigrants dans les camps forestiers : dur labeur quelques mois par année, puis retour dans la famille avec un montant respectable, en plus de l’accès au chômage pendant la saison morte.

À savoir s’il y a un potentiel de recrutement de machinistes ou techniciens forestiers chez les immigrants, Louis-Pierre Beaudry hésite : « Les immigrants risquent d’être réticents à s’engager dans une nouvelle formation parce qu’ils considèrent la foreste- rie comme un simple détour de carrière. Pis encore, le désir de rester en ville est un frein à leur insertion dans les opérations forestières, surtout si c’est un travail à l’année. »