Un profond virage souffle sur l’industrie forestière

Beaucoup de développement dans l’utilisation de la fibre en dehors du secteur forestier reste à faire. C’est le cas pour les nouveaux produits d’emballage, de ciment, de plastique et de composite, ce sont toutes des fibres isolées de la fibre de bois.

Beaucoup de développement dans l’utilisation de la fibre en dehors du secteur forestier reste à faire. C’est le cas pour les nouveaux produits d’emballage, de ciment, de plastique et de composite, ce sont toutes des fibres isolées de la fibre de bois.

Photo: Guy Lavoie

27 Nov. 2012
Bernard Gauthier

Tout n’est pas joué, mais l’industrie se dirige dans la bonne direction. Près de 100 000 emplois perdus dans les dernières années, du jamais vu au Québec. Depuis deux ans environ, les entreprises, grandes et petites, s’orientent vers le développement de nouveaux produits prometteurs. La pâte commerciale et le papier journal ne sont plus au centre des priorités. Quant à l’entrée en vigueur du nouveau régime forestier en 2013, les acteurs de l’industrie se posent bien des questions sur son application et s’entendent pour dire que ce n’est pas un facteur déterminant pour mettre un terme à la crise que traverse l’industrie forestière.

Que ce soit dans les secteurs du sciage résineux, le sciage et déroulage de feuillus et les cartons, les quelque 240 entreprises ont dû réajuster leur tir pour réussir à tirer leur épingle du jeu et demeurer en vie. Les petites entreprises ont eu moins de chance du fait qu’il était difficile de maintenir des pertes pendant trop longtemps. La fermeture des installations les moins rentables était inévitable. Néanmoins, les grandes entreprises n’étaient pas à l’abri pour autant. « Elles étaient toutes soumises aux mêmes lois du marché. La seule différence, c’était que les grandes entreprises étaient intégrées dans d’autres secteurs que le sciage comme les pâtes et papiers. Elles devaient composer avec un autre marché que celui du bois d’oeuvre », explique MICHEL VINCENT, ingénieur forestier et économiste chez Del Degan, Massé. À son avis, 40 % de la maind’oeuvre a perdu son emploi et la majorité des travailleurs ont réussi à se localiser vers d’autres secteurs d’activités. « Bien que les grandes entreprises aient réussi à traverser le pire de la crise, tout le monde y a laissé des plumes. Les travailleurs de l’industrie ont souvent trouvé un emploi, dans une autre région géographique, à de meilleures conditions salariales. Il faudra travailler fort pour les convaincre de revenir. Actuellement, les entreprises génèrent des liquidités positives, mais doivent panser les plaies des dernières années, ramener les ratios financiers à des niveaux acceptables aux yeux des bailleurs de fonds et faire un bon ménage dans les états financiers. »

Vers des produits innovateurs

L’industrie forestière vit actuellement une phase initiale de transformation de ses opérations pour offrir une nouvelle gamme de produits. « Depuis deux ans, il y a un certain nombre d’entreprises qui sont apparues. Et celles en place innovent de plus en plus; elles font appel à de nouvelles applications de leurs produits à l’extérieur des secteurs disparus. Ça bouillonne, c’est le moins que l’on puisse dire! » raconte HERVÉ DESCHÊNES, vice-président, développement des affaires chez FPinnovation. Des exemples? L’usine Fortress à Thurso, en Outaouais. Elle a cessé de produire la pâte Kraft et fabrique à présent de la pâte cellulosique. Les premières livraisons ont été expédiées en Chine cet automne. La production quotidienne sera de 575 tonnes de pâte de rayonne. Et ce n’est pas tout. Dès janvier prochain, Fortress exploitera une usine de cogénération pour contribuer à la réduction des gaz à effet de serre (GES). Les écorces et les boues usées résultant de la production de la pâte cellulosique et des égouts de la municipalité seront introduites dans une bouilloire en vue d’obtenir un combustible pour chauffer l’eau et ultimement produire de l’électricité. « Fortress est un exemple éloquent d’une entreprise qui a redémarré en produisant autre chose que le papier journal. Même chose à l’usine de Lebel-sur-Quévillon, alors que Fortress, nouveau propriétaire depuis près d’un an, produira encore de la rayonne à partir du bois. Il y a plusieurs exemples de conversion réussis, mais nous n’avons pas encore atteint les volumes requis pour le redémarrage de toute l’industrie du sciage au Québec. Il y a des difficultés d’adaptation et d’importants défis à relever », indique ROBERT BEAUREGARD, doyen, Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval. Chez Domtar, le directeur général de l’usine à Windsor, ÉRIC HBCASHBY, insiste pour dire que tout repose sur l’innovation, l’agilité et la capacité d’adaptation dans le secteur pour réussir. Ce fabricant de papier fin ne fait pas exception à la règle et vit la période de transformation comme partout ailleurs. « Depuis près de deux ans, nous avons pris le virage du papier fin à la valorisation de la fibre de bois. Nous observons les créneaux les plus en croissance et adoptons nos équipements en conséquence. L’un de ces créneaux sont les couches pour adultes. C’est en nette croissance chaque année. » De son côté, le président-directeur général du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ), ANDRÉ TREMBLAY, croit que le fond du baril est dépassé. L’industrie est en mode transformation. « On se pose la question suivante : quel est mon créneau, comment orienter les opérations, vers où nous diriger? Je cite le cas de Tembec qui s’oriente vers les pâtes de spécialités. Ce sera intéressant d’observer son évolution. Une autre entreprise, les Produits Forestiers Arbec, qui développe des projets d’énergie en termes de captation de méthane d’un ancien site d’enfouissement. » Selon André Tremblay, les entreprises qui ont traversé la crise depuis les cinq dernières années ont fait un travail titanesque. Elles ont réduit leurs coûts d’opération, invité les employés à mettre l’épaule à la roue et à rouvrir les conventions collectives. « Je demeure optimiste pour l’avenir en raison du bois comme utilisation. C’est un matériau écologique permettant de réduire les gaz à effet de serre. On n’aura pas le choix que de passer de façon accrue par le bois au cours des années à venir. » Chez FPinnovation, l’avenir repose sur les matériaux avancés. Beaucoup de développement dans l’utilisation de la fibre en dehors du secteur forestier reste à faire. C’est le cas pour les nouveaux produits d’emballage, de ciment, de plastique et de composite, ce sont toutes des fibres isolées de la fibre de bois. « Dans les produits solides, il y a trois à quatre projets de nouveaux matériaux de construction en bois massif ou de divers éléments de structure. Le développement de ces marchés demeure important et va dépendre des législations à venir et de la volonté des gens d’utiliser de plus en plus le bois dans la construction », affirme Hervé Deschênes.

Le bois d’oeuvre menacé?

Le bois d’oeuvre n’est pas menacé de diminuer comme autrefois. Au contraire, les prix se raffermissent. « On sent que le marché reprend sérieusement et que la demande est soutenue », soutient Robert Beauregard. André Tremblay partage le même point de vue: « Depuis avril, les prix et la demande sont au rendez-vous. Pourquoi? En raison de l’économie américaine. Le marché n’est pas mauvais et on commence à voir la lumière au bout du tunnel. De plus, les dommages causés par l’ouragan Sandy au New Jersey et dans l’état de New York menacent la disponibilité des matériaux, ce qui va favoriser nos exportations en bois d’oeuvre.»

Une boîte de Pandore?

Adoptée en 2010 par Québec, la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, amène d’importants changements au régime forestier. Dix objectifs à atteindre sont visés dont l’approvisionnement des usines de transformation du bois, les activités de protection des forêts, le soutien de la viabilité des collectivités forestières et le partage des responsabilités découlant du régime entre l’État, les organismes régionaux, les communautés autochtones et d’autres utilisateurs du territoire forestier. Cette approche est loin de faire l’unanimité dans le milieu des acteurs forestiers. « L’industrie n’aura plus le contrôle sur le terrain et l’ensemble des activités. Ce sont les entreprises qui sont les mieux placées pour déterminer ça. Il faut comprendre que nous sommes dans un secteur concurrentiel », précise Michel Vincent. Il ajoute qu’un autre élément majeur est celui de la mise aux enchères du bois. « C’est complètement nouveau. Les entreprises n’avaient pas à concurrencer à l’échelle domestique pour obtenir la ressource. À partir de 2013, le secteur forestier devrait avoir 75% de garantie de leurs approvisionnements; mais ce n’est pas assez. Il faut 90%, voire 100% des approvisionnements pour maintenir des coûts d’opération à son minimum. » Le futur régime forestier est loin d’être une solution à la crise. « Québec nous avait promis que ce serait à coût nul, qu’il n’y aurait pas d’augmentation, alors que nous apprenons maintenant la disparition des chemins forestiers. Cela représente au bas mot une dizaine de dollars du mètre cube. Nous en discutons actuellement avec le gouvernement pour régler ce litige », déclare André Tremblay. « Avec l’amélioration des marchés, on veut s’assurer que nos industries en profitent. Elles en ont grandement besoin pour nettoyer leurs bilans et investir dans leurs usines pour les moderniser », dit-il. Pour Hervé Deschênes, il ne fait pas de doute qu’il subsiste encore trop d’inconnus. « Vont-elles (les entreprises) être capables de demeurer concurrentielles? Le coût de la matière première est primordial et la nouvelle législation doit le savoir. Il faut s’assurer que le rapport qualité/prix des produits livrés aux usines permet de compétitionner avec les autres joueurs du secteur. Si notre fibre coûte plus chère, nous aurons une industrie qui demeurera moins rentable.»

Difficultés en vue?

Robert Beauregard relève chez les entrepreneurs beaucoup d’inquiétude et s’interroge sur la dimension de la planification opérationnelle. « La construction, l’entretien des chemins et les opérations en forêt, comment tout cela va se dérouler en 2013? C’est une étape cruciale dans le régime. » À son avis, la réflexion devrait se poursuivre sur l’amélioration du régime et à d’autres formes d’arrangements comme le transformateur qui avait des droits en approvisionnement en échange des responsabilités d’aménagement. « Si ce n’est pas acceptable au plan social et que le nouveau régime risque de résulter en une hausse de coûts importants, il faudrait alors penser à une autre solution dans laquelle on pourrait avoir des entreprises en aménagement forestier distinctes des entreprises de transformation. Leur rôle serait exclusivement d’aménager la forêt et peut-être bien de mettre en marché les produits forestiers », dit-il encore. Il ajoute: « ces entreprises pourraient devenir fournisseurintégrateur de l’industrie, et du même souffle, bon gestionnaire et fiduciaire de l’aménagement des forêts. On peut penser à des entreprises privées et des coopératives forestières. Leur mandat serait de maximiser la valeur des produits et de la production forestière. » Pour sa part, Éric Hbcashby de Domtar essaie de comprendre les implications qui vont découler du nouveau régime forestier. « Nous avons certaines craintes et inquiétudes. Ce qui est important pour nous demeure la certification FSC et les coûts du bois à des normes acceptables. « Nous devons rester compétitif dans un marché international. » Quant à Michel Vincent, il évalue à 14 millions de mètres cubes le nombre de bois résineux coupés en forêt avant la crise. Lorsque les marchés reprendront, ce constat pourrait grimper à 20 millions de mètres cubes. « On ne pourra pas aller plus loin, ce qui fait que la forêt ne sera plus capable d’approvisionner l’industrie. Nos projections démontrent qu’au milieu de 2013, il y aura une rareté du bois sur nos forêts publiques. Les prix vont monter encore plus. Résultat : lorsque le marché atteindra un nouveau cycle à la baisse, plusieurs joueurs auront disparu, seuls les plus forts seront en mesure de traverser la nouvelle crise. C’est le pari que fait le gouvernement avec le nouveau régime forestier. »