Vincent Gerardin

On n’est pas sorti du bois ! Heureusement !

23 Mar. 2012

La forêt est-elle encore au cœur de nos intérêts, au cœur de notre cœur ? Certains diront que oui, d’autres se feront plus réservés. Mais parlons-nous de la forêt ou de son « aménagement » ? Aménagement, mot noble que j’utilise ici dans un esprit de modération, modération dont l’absence me conduirait plutôt à lui substituer celui d’« exploitation », lot de notre histoire forestière.

Depuis maintenant 25 ans, avec une l’accélération magistrale provoquée par le coup de pied au derrière du film de Richard Desjardins, – coup de pied encore douloureux pour plusieurs arrière-trains sensibles, qui n’ont toujours pas compris les bienfaits cathartiques de son film –, nous avons vu renaître l’intérêt pour la forêt, et ses richesses diversifiées. Les débats de ces dernières années, très souvent vifs, ont abouti au virage majeur que propose le nouveau régime forestier.

Que sont ces changements dans notre culture et dans les règles du jeu ? Sur papier, ils sont majeurs, mais dans la réalité ? Ne jugeons pas trop vite, mais ne nous empêchons pas de poser des questions.

Pour ce qui est de la culture, nouveau régime forestier veut dire nouveau vocabulaire : la LADTF qui accouche de la SADF et de son compagnon de terrain, le RADF, principes et règlements qui vont guider la préparation et la mise en œuvre des PAFI, qui sont tactiques, les PAFIt, et opérationnels, les PAFIo. Adieu la mainmise de l’industrie sur ces plans, dorénavant sous la maîtrise du MRNF, et concertés autour des TLGIRT. Mais nous ne sommes pas au bout du nouveau dictionnaire forestier et de sa noria de sigles et acronymes.

À ces nouveaux arrivants, on ajoutera la Gestion écosystémique – à mieux définir –, les Aires d’intensification de la production ligneuse, dites AIPL, les Garanties d’approvisionnement et leur grand régisseur qu’est le FeC, qui donne la note juste sur la possibilité forestière – dont on se demande quand nous atteindrons le fond du baril. N’oublions pas le BMMB, qui vendra 25 % du bois public pour circonscrire le meilleur prix et de plus justes redevances. Et puis d’autres ministères qui se mêlent aussi du dossier, comme le MDDEP pour ses Aires protégées, si nécessaires aux Certifications forestières que j’allais oublier. Et par-dessus tout ça, le Plan Nord, si peu forestier.

Le ton un peu moqueur de cette litanie ne vise pas à ridiculiser, loin de là, les changements profonds qui sont en préparation, mais à souligner que le vocabulaire doit correspondre à de nouvelles et meilleures idées, et ne doit surtout pas rester figé dans le flou d’un discours sans suite. J’appuie et j’ai toujours appuyé, notamment dans Silva libera, cette réforme menée avec courage par son initiateur, Claude Béchard, et sa successeure, Nathalie Normandeau. Ce qui ne veut pas dire que je n’avais ni réserves, ni inquiétudes. Des inquiétudes, j’en ai encore au moins deux.

Ma première préoccupation quant à la réussite de la réforme forestière concerne la capacité du ministère de prendre en main tant de nouvelles responsabilités. Non pas que je faisais confiance aux grands industriels de savoir et de vouloir défendre au mieux les intérêts communs de la forêt publique, certainement pas. Ce n’est pas non plus un manque de considération pour les employés du ministère. Mais, il faut reconnaître que plusieurs atouts manquent encore au ministère : personnel insuffisant, manque d’expérience dans la gestion opérationnelle des travaux de terrain, moyens monétaires nettement insuffisants ; contrôle accru du Conseil du Trésor qui juge que la forêt ne rapporte rien d’autre que des déficits… Ces faiblesses du nouveau système découlent directement du refus du gouvernement de créer ces Sociétés forestières régionales proposées par M. Béchard. Ces organismes régionaux auraient pourtant contribué à fédérer et unifier toutes les forces et compétences forestières – comprendre évidemment ingénieurs et techniciens forestiers, mais aussi biologistes, sociologues, anthropologues, géographes, économistes, etc. – dans un seul organisme, ce qui aurait engendré une formidable culture forestière régionale, une véritable vision de la forêt et de son aménagement. Au lieu de cette organisation riche d’espoirs, on se trouve encore dans une situation de chasse gardée éclatée, avec des forestiers au service de la grande industrie qui maintient son ton « résolu », d’autres dans des bureaux de consultants au service de ces mêmes industriels, et finalement ceux du ministère, seuls gardiens de notre forêt.

Ma seconde inquiétude concerne la grande absente des débats forestiers : LA SYLVICULTURE. C’est pourtant l’outil de base de la foresterie ; sans sylviculture pas de production, mais de la prédation – ce que l’on cherche encore en avançant toujours plus au nord, nord que le Plan Nord souhaite faire reculer plus loin encore : « La mise en valeur des forêts boréales situées au nord de la limite nordique des forêts attribuables représente un défi encore plus considérable. […] Une stratégie d’aménagement durable des forêts, analogue à celle développée pour l’ensemble des forêts du Québec mais adaptée aux particularités socioécologiques du Nord, sera élaborée afin d’encadrer la gestion durable des ressources forestières de ce territoire. » (Québec, 2 011. Faire le Nord ensemble. p. 68, 69).

La sylviculture et son application sur le terrain étaient pourtant bien inscrites dans la Stratégie de protection des forêts, adoptée par le Québec en 1994… bientôt 20 ans. Malheureusement, ne s’est-elle pas essentiellement limitée à la CPRS. Trop chère, la sylviculture ? Certainement quand on en est à exploiter les confins forestiers si peu productifs.

C’est curieux comme les bonnes idées disparaissent vite, et qu’il faut toujours tout réinventer. Ce n’est pas le pétrole, ni le gaz de schiste qu’il faut extraire des sédiments, mais les bonnes idées, à peine créées déjà fossilisées.

Soyons positifs, nous avons fait un grand pas au cours des 20 dernières années, pas qui nous a rappelé que la forêt québécoise est un bien commun, et que le pouvoir des grandes corporations industrielles – accordé par les autorités politiques – était exagéré, puisque leur intérêt premier ne sera jamais vraiment celui du pays.

Comme on le voit, il y a encore largement matière à discussion.

Et je n’ai pas abordé la question des droits autochtones tellement bafoués sur ces territoires traditionnels forestiers. Question fondamentale pour une vision forestière responsable, juste et humaniste.

Et je n’ai dit mot de la forêt méridionale, tant publique que privée, tant pillée, tant écrémée, et pourtant, si riche et si près de nous.

Beaucoup de questions sur lesquelles je reviendrai dans cette seule revue forestière pour un pays si forestier.

Globalement, la réforme forestière lancée par M. Béchard était véritablement nécessaire, et ce sous de nombreux aspects. Mais cet appui n’est pas sans réserves, dont celle sur la capacité du ministère de la mener rapidement à bien. Vous qui êtes sur le terrain, qu’en pensez-vous ?