Le défi de se rendre au consommateur

21 Avr. 2021

Avez-vous déjà soulevé votre verre à café jetable pour vérifier s’il est certifié issu d’une exploitation durable de la forêt? Lorsque vous êtes dans la cour à bois de votre quincaillier préféré, cherchez-vous le logo FSC ou SFI sur les 2X4 que vous vous apprêtez à acheter?

Nathalie St-Pierre

Au Québec, plus de 90 % des forêts publiques sont certifiées, soit par la Sustainable Forestry Initiative (SFI) ou le Forest Stewardship Council (FSC), parfois par les deux organisations indépendantes. Il s’agit de l’un des taux de certification les plus hauts au monde. Toutefois, pour que cette certification se rende jusqu’au consommateur, il faut instaurer des chaînes de traçabilité, ce qui représente tout un enjeu.

Une certification volontaire

Il importe d’abord de préciser que la certification forestière est un processus volontaire. Un organisme d’enregistrement accrédité et indépendant vérifie que les pratiques de gestion forestière de l’entreprise qui demande la certification respectent les normes préétablies en matière d’aménagement durable des forêts. Deux organisations établissent les normes de certification : la SFI et le FSC. Ces normes touchent des aspects sociaux et environnementaux dans un esprit de développement économique durable. Ainsi, au-delà de l’exploitation pure et simple du bois, on s’attarde aussi à la protection des habitats des animaux, aux droits des peuples autochtones, à la conservation de la biodiversité, etc.

« La certification apporte beaucoup d’acceptabilité sociale, explique Caroline Flaschner, ingénieure forestière et coordonnatrice provinciale du Comité de mise en œuvre de la norme SFI au Québec. Je ne pense pas qu’on faisait de la foresterie de façon toute croche avant les certifications. Au contraire. On a un régime, des normes. On n’a pas eu à sortir le bâton de pèlerin pour convaincre les industries. » Elle rappelle que les premières fois où il a été question de certification, c’était d’abord pour protéger de la déforestation dans l’hémisphère sud. Toutefois, c’est dans l’hémisphère nord que l’adhésion s’est faite.

De la forêt jusqu’au consommateur

Ainsi, ces certifications sont venues à la suite de pressions d’organisations non gouvernementales (ONG). « C’est l’accessibilité sociale induite par les ONG et non celle venant du consommateur final qui a mené à la certification. C’est bien d’avoir un chien de garde comme dans tout enjeu de société, ça nous permet d’avancer et de nous améliorer. L’aménagement forestier durable, ça va de soi. La culture est là pour les grandes entreprises de manœuvrer avec les certifications. C’est après, dans la chaîne de traçabilité, que se situent les enjeux », explique Mme Flaschner.

Implanter des chaînes de traçabilité

Pour que votre verre à café ou votre 2X4 soit estampillé avec le logo FSC ou SFI, il faut pouvoir assurer que de la matière non certifiée n’ait pas été intégrée en cours de fabrication. « L’implantation de la chaîne de traçabilité, c’est le gros maillon dans la certification. Chaque étape doit avoir sa propre chaîne de traçabilité donc pouvoir suivre sa matière première. La chaîne garantit qu’à chaque étape de transformation, la matière utilisée vient de forêts bien gérées donc du bois rond certifié ou provenant de coupes légales et dont les droits ont été payés. Les gens sont au fait que la forêt doit être bien aménagée, mais comprennent moins le procédé de la chaîne de traçabilité », explique Mme Flaschner.

Il faut dire qu’il y a un certain coût à implanter une chaîne de traçabilité. Dans le cas d’industries dont les produits sont destinés directement aux consommateurs, l’enjeu consiste à savoir si ceux-ci sont prêts à payer plus cher pour un produit certifié FSC ou SFI. « Je n’ai pas de chiffres, mais il y a quelques années avec QWEB, il y avait un projet avec subvention pour implanter des chaînes de traçabilité auprès de leurs membres, se souvient l’ingénieure forestière. Ce qui m’avait frappé, c’est que la pression sociale ne vient pas du consommateur. Celui-ci, quand il achète son plancher de bois franc, ne se soucie pas de savoir s’il est certifié. »

Étienne Vézina est ingénieur forestier et directeur Foresterie et certification chez Produits forestiers Résolu. « On est une entreprise très intégrée, donc ça nous permet de rayonner dans plusieurs niveaux de la chaîne de traçabilité. Pour certains produits, comme les papiers tissus [NDLR : mouchoirs, essuie-tout, papier hygiénique], la demande vient des clients. Il y a beaucoup de reconnaissance au niveau de la certification ».

Toutefois, des essais faits vers 2008 pour des produits de bois certifiés n’ont pas été aussi concluants. « Mais il y a une volonté de développer des produits du bois, soutient M. Vézina. On le voit de plus en plus avec les bâtiments à structure de bois et la certification LEED qui reconnaît la certification forestière. Je pense que c’est en train de prendre de l’ampleur, notamment avec tout l’intérêt de stockage du carbone. »

Il envisage positivement l’avenir de l’instauration de chaînes de traçabilité. « Les consommateurs en entendent de plus en plus parler. Les gens de la génération 40-50 ans et plus jeunes ont une vision plus marquée du développement durable. En sensibilisant plus large que seulement les acteurs du monde forestier, on crée une demande qui vient tout autant de l’industrie que du consommateur. » La certification de groupe est selon lui une des actions mises de l’avant pour faciliter l’accessibilité à la mise en place d’une chaîne de traçabilité pour les entreprises de plus petite taille en transformation du bois.

En constante évolution

Les certifications, FSC ou SFI, sont assez similaires et évoluent constamment. « Du fait que la certification est un processus volontaire et indépendant, c’est une machine moins lourde à faire changer de cap. Ça permet d’amorcer des changements. Par exemple, SFI élabore une nouvelle norme de durabilité des forêts urbaines et communautaires. La certification nous pousse donc également à revoir la gestion de l’ensemble de nos forêts, pas uniquement la forêt commerciale dans une perspective d’exploitation forestière, mais également comme une valeur sociale importante dans nos milieux urbains. La certification est basée sur des concepts du développement durable qui sont de prendre en compte l’environnement, l’économie et la société pour mettre en place des pratiques durables » illustre Caroline Flaschner.

« C’est très dynamique au Québec. Il y a une ouverture à s’améliorer. Les normes nous amènent un certain rythme d’évolution. Elles sont notamment en train d’intégrer les changements climatiques. La forêt, c’est la ressource renouvelable importante au Québec. On doit poursuivre à bien l’aménager dans toutes ses valeurs, ses usages et pas seulement pour ses produits », conclut M. Vézina.