Jocelyn Lessard

2012 – La fin d’un monde

21 Fév. 2013

Si vous lisez cet éditorial, c’est que la fin du monde n’a pas eu lieu. Tant mieux ! L’année 2012 constitue tout de même la charnière entre deux mondes forestiers. Le nouveau régime forestier introduit deux chocs dont personne ne mesure la portée, pour le pire et le meilleur. Il s’agit des deux libres marchés.

Choc d’approvisionnement et de récolte

Le libre marché du bois ne vise que 25% du volume, mais il va reconfigurer complètement le secteur forestier pour l’approvisionnement et la récolte. À cause de leurs frais fixes, aucune usine ne pourra se permettre de perdre du volume. Puisque la possibilité forestière sera insuffisante par rapport à la capacité de transformation, une féroce compétition prévaudra. Même les industriels qui n’avaient pas jusqu’à maintenant de CAAF seront dans la course. En Colombie- Britannique, les industriels ont compris qu’ils n’avaient pas intérêt à se concurrencer pour faire augmenter les prix, ce sont des entrepreneurs forestiers qui sont actifs sur le marché. Les industriels du Québec empruntent jusqu’à maintenant une autre logique. Tout cela fera monter la valeur des redevances. Il est possible de se réjouir pour le Québec de l’augmentation des droits de coupe et du fait que les industriels capables de créer le plus de valeur avec le bois seront favorisés. Il y aura pourtant des effets pervers, surtout pour ceux qui travaillent en forêt. Si les industriels paient les redevances plus chères en plus de leur rente, rien ne garantit qu’ils puissent répercuter ces coûts supplémentaires à leurs clients. Ils devront compresser les autres coûts. Tant mieux s’ils misent sur l’innovation pour optimiser leurs opérations, mais ils nous ont habitués à plutôt utiliser leur rapport de force pour exiger des concessions à leurs fournisseurs. Les entrepreneurs seront en première ligne. Attendons-nous à de fortes perturbations pendant que les nouvelles façons de faire vont émerger.

Choc sylvicole

L’introduction du libre marché pour les travaux sylvicoles aura des conséquences probablement encore plus dramatiques. Contrairement au bois qui peut être valorisé de multiples façons avec des procédés, produits et marchés presque infinis, les travaux sylvicoles ne génèrent que des dépenses. Les entrepreneurs qui réalisent les travaux sylvicoles seront dans la même situation que les usines qui veulent maintenir leur volume d’approvisionnement. Ils doivent absolument maintenir leur chiffre d’affaires pour couvrir leurs frais fixes. Tous seront agressifs sur le marché et les prix vont baisser. Comme les dépenses de sylviculture les plus importantes sont les salaires, les travailleurs subiront la pression, à la fois pour qu’ils augmentent leur productivité et très probablement pour baisser leur salaire. La question que posent les entrepreneurs à leurs employés semble être actuellement : préférezvous baisser votre salaire ou ne plus travailler ? Si l’on ajoute à cela l’effet de la réforme de l’assurance-emploi, nous avons tous les ingrédients pour reconfigurer rapidement l’industrie de la sylviculture. Il est plus que probable que l’on assiste à une concentration accélérée des entreprises qui interviennent dans ce marché. Quel modèle d’affaires arrivera à se démarquer ? Le choc appréhendé sera aussi amplifié par l’évolution des scénarios d’aménagement qui conduiront à une nouvelle répartition de l’effort sylvicole, notamment une progression des travaux commerciaux. Compte tenu de tout cela, je pense qu’il n’est pas trop tard pour remettre en question ce choc. Est-ce que des emplois saisonniers, rémunérés à forfait, se réalisant à partir de campement forestier et offrant des salaires en diminution seront attirants pour les Québécois ? Je ne suis pas certain que cette nouvelle sylviculture pourra continuer à contribuer à l’occupation du territoire.

Un bel avenir ?

Même si les réformateurs du régime forestier n’ont pas considéré ceux qui gagnent leur vie en forêt, j’ai toujours l’espoir que l’avenir soit meilleur pour les travailleurs forestiers. Le bois est un matériau fabuleux et l’industrie se transforme, notamment sous l’impulsion du nouveau régime forestier, pour en capturer la valeur. Pour que cette industrie soit performante, elle devra intégrer l’aménagement forestier comme maillon stratégique indispensable à la chaîne de valeur. Les coopératives forestières ont plusieurs atouts pour profiter des occasions d’affaires qui vont apparaître pendant les fortes perturbations qui vont accompagner la transition entre les deux mondes. Préparons-nous à les saisir, mais profitons avant du temps des fêtes pour recharger nos batteries.