Jocelyn Lessard

Les grands disparus

8 Mar. 2016

Le décès de personnes célèbres occupent beaucoup de place dans nos médias. Les grands disparus du secteur forestier sont plus discrets, mais ils existent.

L’hécatombe 2016

Statistiquement, l’année 2015 a été mesquine pour la grande faucheuse. Je suis administrateur de la Coopérative funéraire des Deux- Rives, la plus importante d’Amérique du Nord, et pour la première fois, nous avons eu moins de décès en 2015 qu’en 2014.

La température plus clémente des mois de novembre et décembre expliquerait le phénomène. Pourtant, les décès de René Angélil, Jean-Paul L’Allier et, plus loin de chez-nous, David Bowie ou Michel Tournier, l’un de mes écrivains favoris, ont marqué les esprits. Je vous avoue être assez indifférent à la déferlante médiatique qui nous submerge quand ces décès surviennent,mais , quand les personnages m’ont touché, j’éprouve une sincère tristesse quand j’apprend la nouvelle.

Quand ils sont chanceux et qu’ils vivent vieux, ces personnages s’éloignent silencieusement de l’actualité, mais ils laissent quand même leur marque. Qui ne se souvient pas de «Vendredi ou les limbes du Pacifique»? D’autres, comme Angélil et surtout Bowie, partent en pleine splendeur. Je ne sais pas pour vous, mais je trouve que ces personnages donnent une saveur particulière à la vie et je leur en serai toujours reconnaissant.

Les grands disparus du secteur forestier

Les acteurs du secteur forestier, même les plus célèbres, sont généralement inconnus du grand public. Plusieurs nous ont quand même marqués.

Il y a à peine deux ans, un choc important nous a percutés au décès de Magella Morasse. Il a fait une belle carrière dans la fonction publique, notamment en intégrant, avant tout le monde, les préoccupations fauniques. Il a marqué la profession en présidant l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec et en militant pour valoriser la profession. Il s’est aussi investi dans plusieurs organisations, dont Solidarité rurale du Québec, parce que dans son grand coeur il y avait des humains et des forêts.

Étrangement, deux autres anciens présidents de l’Ordre sont décédés en même temps. Le 9 janvier dernier les familles d’Yvon Dubé et de Gilbert Paillé recevaient les condoléances des nombreuses personnes qui les ont appréciés.

Yvon Dubé a conduit une carrière longue et diversifiée. Il a été actif dans l’industrie forestière, puis la fonction publique provinciale et fédérale et plusieurs organisations internationales, notamment au Brésil et au Zaïre. Il a enfin été commissaire au BAPE, puis consultant. En 1992, il a reçu l’Ordre du mérite de l’Ordre des ingénieurs forestiers pour l’ensemble de sa carrière.

Gilbert Paillé est possiblement celui qui a cependant le plus marqué la foresterie québécoise. Il a assumé des fonctions stratégiques pendant quarante ans. Il a d’abord enseigné à la faculté de foresterie de l’Université Laval. Il est devenu consultant, puis il est passé dans l’industrie. Il s’est ensuite joint au gouvernement fédéral où il a dirigé le Service canadien des forêts. Il a ensuite intégré le gouvernement provincial en devenant sous-ministre. Il a terminé sa carrière à titre de pdg de FERIC, l’Institut canadien de recherche en génie forestier. À l’âge de 76 ans, il était toujours actif en présidant le Conseil Cris-Québec. Il a rédigé de nombreux articles et livres, mais il a surtout été à l’origine de nombreux changements qui ont marqué le secteur forestier.

Avec son implication dans le FRUL, il a été associé à la naissance des groupements forestiers. Le rapport qu’il a produit avec son collègue André McLean sur les coopératives forestières a été à l’origine d’un changement de trajectoire important pour le réseau. Il est aussi l’un des pères significatifs du régime forestier des CAAF. Cet ancien nouveau régime avait fait aussi peur que celui que nous essayons d’intégrer, mais, en priorisant le sciage et en créant un système de financement protégé de la sylviculture, il a donné un formidable élan à la foresterie québécoise. Merci Gilbert!

Et maintenant?

On dit souvent que les cimetières sont remplis de gens qui se croyaient indispensables. C’est certainement vrai en partie, mais certaines personnes exercent un tel leadership qu’ils transforment notre monde. Je n’attends pas un sauveur, mais estce que quelqu’un voudrait bien devenir l’un de nos prochains grands disparus en relançant notre secteur forestier québécois? Nous serions certainement plusieurs à vouloir l’appuyer.