Jocelyn Lessard

L’exigeante double vie des coopératives

1 Juin. 2015

Desjardins fait encore l’objet de dénigrement dans les médias. Est-ce à cause de sa taille, le plus gros employeur au Québec, ou bien à cause de sa double nature coopérative?

Double nature et double évaluation

Toutes les coopératives ont une double nature : une association de personnes réunies pour combler des besoins communs et une entreprise. L’entreprise existe pour com­bler les besoins, pas pour procurer un rendement sur le capital des propriétaires. Elle doit cependant être performante pour durer. Cette double nature force les coopératives à rechercher l’équilibre entre la per­formance économique et l’atteinte de sa mission sociale.

Elle prête le flanc à la critique permanente, sur­tout par ceux qui ne comprennent pas le modèle. D’un côté, les coopératives don­neraient trop d’emphase à leur mis­sion et ne seraient pas des entrepris­es performantes. De l’autre, si elles sont réputées performantes, surtout si elles sont de grande taille, elles perdraient leur âme coopérative.

Desjardins «bashing»

J’ai souvent l’impression que les médias aiment attaquer Desjardins. Tous ceux qui veulent s’en plaindre ont toujours une écoute attentive. C’est encore la fermeture des points de services et des guichets automa­tiques qui a remis Desjardins sur la sellette. Je comprends et respecte le désar­roi des personnes qui tiennent à ces services, mais, en tant qu’entreprise coopérative, jusqu’où vont les obli­gations de Desjardins ? Satisfaire les besoins de ses six millions de mem­bres individuellement ? Alors que les pratiques des mem­bres évoluent, que le volume d’affaires traditionnel fond et que Desjardins offre plus de centres de services au Québec que toutes les autres banques réunies, dont 30% en milieu à faible densité contre seulement 2% pour ses compéti­teurs, elle n’aurait pas le droit de ra­tionaliser ses activités ?

Desjardins a une capitalisation semblable à celle de la Banque Nationale, mais pra­tiquement le double d’employés et une rentabilité bien inférieure, juste­ment parce qu’elle couvre tout le ter­ritoire québécois et qu’elle offre tous les services. Êtes-­vous de ceux qui comparent les taux hypothécaires de Desjardins avec ceux des institutions financières ultraspécialisées qui n’offrent aucun autre service?

En plus, chaque caisse a son pro­pre conseil d’administration issu du milieu. Selon les opposants, il s’agit pratiquement du côté le plus sombre, ces administrateurs sont finale­ment des traîtres à la communauté.

D’autres défis à relever

Je ne suis pas de ceux qui croient qu’Alphonse Desjardins auraient honte de l’institution collective qu’il a créée, bien au contraire. Il se­rait fier de voir Desjardins récom­pensé sur la scène mondiale pour la qualité de sa gestion et pour les multiples prix qui reconnaissent la capacité d’innovation de la coopéra­tive. Avez­-vous déjà entendu parler d’une caisse populaire qui aurait fait faillite ? Desjardins est plutôt recon­nu comme la deuxième institution financière la plus solide au monde. Ce réseau appartient toujours aux membres. Il est sûr qu’il n’est pas facile de faire vibrer la fibre coopérative quand les membres se comptent en millions répartis dans toute la province. Cependant, croyez-­moi, la coopéra­tive fait de son mieux pour inform­er et mobiliser ses membres. Elle prend toutes sortes de moyens pour les faire participer.

Pour ma part, ce n’est pas à ce niveau que j’ai des inquiétudes pour la dimension coo­pérative de Desjardins. Cette coopérative a atteint une taille co­lossale et pour faire face à la compétition, elle doit s’inscrire dans l’économie glo­bale et, comme toutes les autres banques, miser sur la crois­sance.

Est-­ce qu’elle le fera avec ses capitaux en achetant des entreprises capitalistes et en offrant ensuite des services à des clients ? Est-­ce qu’elle transformera ces entreprises en coo­pératives offrant des services à des membres? La réponse n’est pas simple et le défi est très grand.

Des­jardins travaille aussi sur cette ques­tion en misant sur des partenariats mondiaux avec d’autres grandes coopératives financières. Est-­ce que le défi de participer à la globalisa­tion de l’économie pourra se faire en préservant la double nature de l’entreprise coopérative?

Je suis triste de constater que l’on prête beaucoup plus attention aux revendications de ceux qui vou­draient imposer une vision du passé de Desjardins qu’à ces enjeux ma­jeurs. Pour ma part, je suis toujours fier de Desjardins et j’espère pour la planète que le réseau des caiss­es populaires relèvera le défi de la croissance coopérative.